Les méandres du parc ont conduit la jeune fille près du vieux mur tout ébréché, où la futaie est plus touffue, où les buissons de ronces et de lierres cachent les plus délicieux mystères. Entre deux branches, une construction singulièrement intéressante s'est élevée. Non que les matériaux qui la composent soient d'une matière bien précieuse: quelques fétus d'herbes sèches, de la laine tombée de la toison des troupeaux, et par-dessus le plus doux des duvets, celui que la pinsonne a emprunté à sa parure pour faire moelleuse la couchée des petits. Mais l'habile architecte l'a placée admirablement, au beau milieu du grenier d'abondance le mieux approvisionné. Aux alentours, chenilles, vermisseaux, libellules, ne manquent pas, et le ménage, en acceptant sa lourde responsabilité, s'est entouré de précautions.
Cependant, si retiré soit, le nid, si épaisse la broussaille, les allées et venues du mari prévenant, les appels plaintifs de la femelle dévouée à ses devoirs d'épouse et de mère, ont éveillé l'attention de quelqu'un. Heureusement ce quelqu'un n'est ni un importun ni un ennemi. Au contraire. Peut-être qu'au fond, en gens tranquilles, pinson et pinsonne préféreraient éviter ces relations de bon voisinage. Mais comment en vouloir à la gracieuse enfant qui s'est aventurée souriante, parmi les branchages épineux, et a risqué plus que sa vie, le velouté de sa peau délicate, sans compter sa fraîche robe de mousseline, pour se mêler de donner la becquée à la nichée dont l'appétit est insatiable? Une grosse affaire a dû être d'apporter jusque dans cet endroit inaccessible la grosse échelle qui a permis cette ascension périlleuse. Le jardinier bourru s'y est prêté moitié grognant, moitié satisfait, vaincu par ce qu'il y a de plus puissant au monde: le charme.
Cette jolie composition de M. Staples traduit à la perfection l'événement qui est considérable: ces enfantillages-là, c'est déjà la mère apparaissant sous la jeune fille!
LES CRIQUETS EN ALGÉRIE
L'Algérie et la Tunisie sont à nouveau éprouvées par les criquets. Par un de ces caprices auxquels la nature semble se complaire, ce n'est pas l'ennemi prévu attendu avec un grand déploiement des mesures défensives qui est venu fondre sur les vertes plantations algériennes; cette fois, l'ennemi, insoupçonné, inattendu, est venu du dehors, représentant l'invasion étrangère dans toute sa brutalité.
Avoir lutté pendant des années, organisé le massacre, mobilisé toute une population, exterminé les criquets jusque dans l'œuf, et après tant d'efforts, tant de labeurs, toucher presqu'au bout, entrevoir le jour prochain où notre colonie serait enfin débarrassée de la race indigène de sauterelles qui le dévaste, et voir tout d'un coup se ruer sur l'Algérie comme sur un pays conquis des hordes faméliques d'insectes venus du désert, n'est-ce pas jeu cruel, épreuve accablante, démontrant l'inanité des combinaisons humaines et légitimant en quelque sorte la résignation fataliste avec laquelle les Arabes, eux, acceptent le fléau ailé?
On l'avait oublié l'insecte nomade, le criquet pèlerin, fils du désert. Bien dur a été le réveil. Si les incursions de la sauterelle voyageuse sont moins fréquentes que celles des autres espèces, s'espaçant de plusieurs années, elles n'en sont que plus redoutables. L'acridien migrateur, en même temps qu'il est le plus grand parmi ses congénères--il atteint jusqu'à 6,5 cent.--est aussi le plus vorace, le plus malfaisant. Déjà la clameur qui nous arrive de l'autre côté de la Méditerranée accuse de nombreux et irréparables dégâts. Mais ce n'est rien encore. Dans quelques jours, la ponte faite, éclora une nouvelle génération de jeunes insectes aptères, mangeurs infatigables qui, si l'on n'y met ordre, dévoreront jusqu'au chaume des épis qu'auront laissé leurs parents moins voraces.
Les lecteurs de l'Illustration sont du reste initiés aux faits et méfaits du criquet pèlerin; nous lui avons consacré un article le 19 mai 1888.
Le dessin que nous donnons complète cette description: le festin est terminé, les noces sont consommées; les sauterelles repues se sont abattues sur un sol meuble et perméable; elles procèdent à la ponte; l'une d'elles plonge son abdomen dans un trou cylindrique, cavité naturelle ou creusée artificiellement par l'insecte au moyen d'un appareil fouisseur qui termine son arrière-train. Chacune de ces loges, larges d'un centimètre environ, et dont notre dessin donne la coupe en plusieurs endroits, reçoit une certaine quantité d'œufs (de 80 à 90) disposées en trois rangées; les œufs oblongs, de couleur jaunâtre, mesurent un centimètre chacun: une mucosité sécrétée par l'insecte les réunit et un bouchon de mucus servira de couvercle à ces nids.
Dans quinze, vingt, vingt-cinq jours, suivant les conditions climatériques, la nature du sol, le degré d'humidité, écloront les jeunes criquets, à moins que l'on n'écrase dans l'œuf la malfaisante engeance.