Toutes ses tendresses et tous ses soucis se portèrent vers sa fille Ydoine; il l'aimait passionnément et, toutefois, sans le comprendre, il l'aimait mal, non comme un père aime son enfant, mais comme un avare aime son trésor, le cachant, le soustrayant à tous les yeux, le gardant pour lui seul, le chérissant uniquement pour la joie qu'il en tire.

Il en fut bien puni comme vous l'allez voir.

Ydoine grandissait languissamment dans l'ombre triste des vieilles murailles; c'était une ravissante enfant blonde dont les larges yeux bleus s'élevaient sans cesse vers le ciel pour en absorber l'azur et le refléter ensuite en rayons purs et doux. Il ne lui manquait aucune des perfections propres aux filles de seigneurs: mains blanches, longues et maigres; pieds mignards; front de neige, encadré de fils de soie or; lèvres de carmin, dents de perles fines... et, pourtant, lorsqu'on la considérait, si candide, si belle en ses voiles flottants, on éprouvait une pénible surprise, un malaise indéfinissable; on la sentait imparfaite et l'on se demandait en quoi pouvait consister cette déconcertante imperfection. Le baron Thiébault, lui aussi, éprouva cette impression singulière et, dans la morosité de son humeur, il fut long à en découvrir la cause.

Ydoine, la belle Ydoine ne savait pas sourire.

Monseigneur Thiébault aurait pu simplement accuser quelque fée maligne, présente à la naissance d'Ydoine--sans y avoir été conviée du reste--d'avoir interdit à son enfant cette chaste et charmeuse caresse de la femme, le sourire! Mais les années avaient rendu le baron sceptique et il ne croyait plus aux fées. Il chercha donc d'autres raisons, cela lui fatigua la tête et n'aboutit à aucun résultat.

--T'ennuies-tu? demanda-t-il à Ydoine.

Les lèvres de l'enfant s'ouvrirent lentement, et, très sérieuses, ne produisant que le mouvement nécessaire à l'articulation des syllabes, laissèrent tomber cette réponse:

--Peut-être oui, peut-être non.

--Es-tu malheureuse?

--Oh! non.