C'était le goût du temps. L'Académie aurait pu admettre aussi bien le Misanthrope; mais l'esprit et la langue eurent gain de cause. Et l'École des femmes pourtant, cette œuvre d'une puissance de passion incomparable, et le Tartuffe, ce drame dont la profondeur dépasse tous les drames, que deviennent-ils dans tout ceci? Si la même question se posait aux immortels de nos jours, je doute qu'elle reçut la même réponse qu'au dix-huitième siècle. Ce n'est pas tout qu'une jolie prose, ou que des jolis vers, il faut en premier lieu, et je le répète, la pièce, attachante par la vérité des caractères, de plus entraînante par l'intérêt de son action. J'ai bien idée que le prix Thoirac soulèvera dans l'avenir le nombreuses discussions au sein de l'Académie. Pour la première fois les choses ont marché d'elles-mêmes et la Famille de M. Lavedan a triomphé sans rivalités. J'ai idée que dans l'année qui vient la question sera plus agitée.
Elle se posera entre le Mariage Blanc, de M. Jules Lemaitre, Grisélidis, de M. Silvestre, entre la comédie de M. P. Ferrier et celle de M. Boucheron. A qui le prix? Je vous répondrai quand le drame de M. Richepin, Par le glaive, aura paru. Le Théâtre-Français nous promet aussi le Chemin de Damas de M. Alexandre Dumas. Mais, quel que soit son succès, l'œuvre nouvelle du maître restera hors concours. Le prix Thoirac ne peut être donné aux membres de l'Académie, qui ont eu le bon goût de ne pas se faire juge et partie dans une telle question.
Le théâtre du Vaudeville, cédé à une direction qui a fait un bail de trois mois, nous a donné une comédie de M. Albin Valabrègue, dont le Palais-Royal a repris les trois actes si amusants de Durand et Durand. Ici nous ne sommes plus dans la fantaisie désopilante du quiproquo qui a fait la fortune de la pièce du Palais-Royal. M. Valabrègue touche sérieusement à la comédie sérieuse. Je doute qu'il y rencontre le même succès. Il y a de l'esprit et beaucoup dans cette nouvelle comédie à laquelle M. Valabrègue a donné pour titre: La Femme, mais ce sujet n'en est pas à sa première édition. La Femme est cet être honnête par excellence, inépuisable dans ses sacrifices, supérieur dans son abnégation et dans sa douleur, que rien ne détourne de son devoir, ni les fautes, ni l'indignité de l'époux, ni la trahison de l'amie qui lui vole les plus douces joies du bonheur domestique. C'est celle qui, après tant de luttes et de souffrances, reste toujours fidèle au devoir, et qui compte ramener à elle, par la force de la vertu, de l'abnégation, et par la puissance du pardon, le malheureux mari qui s'égare. C'est l'épouse, la mère de famille. La tendance morale de la comédie est des plus louables, malheureusement le public des théâtres, un peu fatigué de sa saison d'hiver, a écouté un peu distrait cette démonstration; mais à pièce d'été, critique d'été; n'appuyons donc pas plus qu'il ne faut sur les longueurs de cette comédie, aussi bien serions-nous ingrat envers elle. Car nous l'avons applaudie en maints endroits, et pour l'auteur, et pour ses interprètes: Mlle Cerny est charmante dans le rôle de Marie de Blauval; Mlle Brindeau, M. Dieudonné et M. Lérand ont été chaleureusement accueillis dans leurs personnages de Mme Tivolier, de M. de Blauval et de M. Tivolier.
M. Savigny.
LES LIVRES NOUVEAUX
Dieu, par Victor Hugo, 1 vol. in-8°, 7 fr. 50 (Hetzel et Quantin, éditeurs).--Il est écrit que Victor Hugo ne cessera pas de nous étonner. Il n'y a pas à dire: ce ne sont pas ici des bribes, des fragments recueillis par des héritiers plus ou moins adroits, ou des admirateurs intempestifs. C'est bel et bien un poème de cinq mille vers, suivi, aussi fortement composé qu'aucun autre de Victor Hugo, une sorte de testament philosophique, où la pensée de Lucrèce a du plus d'une fois hanter l'écrivain. Il fut écrit à Jersey, dans l'exil, en 1855, deux ans après les Châtiments. C'est peut être l'un de ceux où le poète donne le plus de lui-même l'idée d'une personnalité gigantesque, en raison même de celle avec laquelle il se mesure. Car enfin, dans ces simples mots, dans ce titre: Dieu, par Victor Hugo, il y a quelque chose comme une accolade, sinon comme une revanche. Voltaire avait écrit sur le fronton d'une petite chapelle, à Ferney: Deo erexit Voltaire. Cela était une déclaration de principes, mais c'était surtout de l'orgueil. Victor Hugo a fait mieux, et quelque chose surtout de plus difficile. Il a construit le monument qui est beaucoup plus qu'une chapelle, une sorte de cathédrale, et il a créé à sa manière le dieu qu'il voulait qu'on y adorât.
Nous le connaissions déjà. Il nous l'avait déjà plusieurs fois défini, notamment dans William Shakespeare, où la prose lui a peut-être permis de donner à son affirmation une forme plus précise. Car il faut bien convenir qu'ici la poésie semble avoir singulièrement fait tort à la philosophie. En nous présentant dans un ordre ascendant les diverses idées que l'humanité s'est faites de Dieu, en commençant par l'athéisme, qui est la négation, il nous semble faire un étrange anachronisme. L'homme à son berceau, quelque grossière idée qu'il dût se faire de Dieu, ou, si l'on veut, de la force cachée qu'il sentait sans la comprendre, ne fut certes pas athée; et si l'on peut discuter de ce qu'il fut alors, en tous cas le scepticisme ne vint pas ensuite. Ce serait plutôt à la fin, avec le déisme, que la négation et le doute apparaissent, et ce serait alors, à ce moment de connaissance plus répandue, sinon plus profonde, que l'homme serait tenté de s'éloigner de ce que le poète croit la vérité. Mais qu'importe! Hugo, malgré tout, a fait œuvre de grand poète, et l'on n'a pas autre chose à lui demander. Bien difficiles seraient ceux qui ne s'en tiendraient pas pour satisfaits.
L. P.
Crispi, Bismarck et la triple alliance en caricature, par John Grand-Carteret, 1 vol. in-12, 7 fr. 50 (Delagrave, 15, rue Soufflot).-Dédié aux amis de la caricature. Le succès de son Bismarck devait encourager M. John Grand-Carteret. Crispi, l'illustre Crispi, aujourd'hui d'ailleurs relégué dans «l'Armoire aux retraités», lui tendait véritablement les bras. Il n'y avait pas à résister, et le voici habillé de la belle manière. Mais par qui? le croira-t-on? surtout par les Italiens. Car il faut rendre cette justice à M. Crispi, qu'il s'est laissé caricaturer sous toutes les formes par les journaux de son pays... Les Italiens se sont souvenus de l'ancien révolutionnaire, et la campagne satirique menée contre lui a été chaude. On s'en rendra compte en parcourant le livre de M. Carteret, fort documenté à sa manière, car le document dessiné a bien son éloquence, il est même de tous le plus expressif, et, comme attribut de la satire, le crayon pourrait prendre la place du fouet sans inconvénient.
Quand on aime, par Pierre Maël (1 vol. chez Firmin-Didot).--Sous ce titre plein de promesse: Quand on aime, Pierre Maël vient de publier une des œuvres les plus puissamment pensées et écrites qui soient encore nées de sa plume. On peut dire que l'auteur, sans dépouiller aucune des qualités de délicatesse et de grâce qui lui ont valu sa grande réputation, s'est attaché au contraire, à les corroborer d'une note de vigueur qui en rend le charme plus pénétrant. Dans ce récit, pris tout entier dans la vie ordinaire, l'étude des caractères est égale au relief saisissant des événements qui servent de trame à la fiction. La catastrophe finale, préparée avec un art infini, n'est cependant pas un «moyen». Elle vient au terme des faits avec la rigoureuse logique d'un syllogisme, et le lecteur l'y rencontre nécessaire au dénouement.