Dans le cas présent, je suis persuadé qu'on eût souhaité ne pas poursuivre. M. de Lesseps est un «sympathique» par ses défauts aussi bien que par ses qualités. S'il n'a pas eu l'idée première, l'invention du percement de l'isthme de Suez, qui appartiennent aux Saint-Simoniens campés en Égypte en 1832, la foule lui attribue le mérite, et il a eu la gloire incontestable d'avoir mené à bien la plus grande affaire de notre temps. Pour y arriver, il montra une vitalité prodigieuse, une indomptable fermeté. D'esprit simpliste (ce sont ces esprits que la foule comprend le mieux et aime le plus), il concluait volontiers du succès de Suez au succès assuré de toute entreprise semblable. On avait creusé le sable, on couperait des montagnes, voilà tout. Dans l'exécution même du projet de Panama, il voulait, forçant une fois de plus la nature, le faire par les moyens simples, par la voix droite, abordant de front les obstacles au lieu d'essayer de les tourner. Ceci avait une grandeur qu'on vit d'abord et des dangers qu'on ne connut qu'ensuite. Au début l'imagination du public, fier du succès du Suez et enrichi par lui, se fit la complice de ce qu'il pouvait y avoir d'illusion dans la conception de Panama.

De cette complicité de la première heure, il est resté quelque chose. C'est d'elle que vient ce sentiment de douloureux étonnement que nous avons éprouvé à l'annonce des poursuites, prévues pourtant et impossibles à éviter. On se dit, tout d'abord, que si quelque chose pouvait être sauvé, l'action judiciaire n'y aidera pas. Les responsabilités pécuniaires qui pourraient être établies ne serviront de rien. Qu'est-ce que quelques millions récupérés, si on les récupère, en présence du milliard et demi englouti dans l'entreprise? Une goutte d'eau dans la mer... Et puis, c'est un peu de notre gloire qui s'en va. C'est une faillite morale aussi grande que la faillite matérielle. C'est le déshonneur frappant un vieillard qui a encore assez de force pour en sentir les douleurs, s'il n'a plus assez d'énergie et de verdeur pour les prévenir. M. Quesnay de Beaurepaire, qui est un romancier et un auteur dramatique, nous dira peut-être un jour ce qu'il a éprouvé, lorsqu'il lui a fallu une fin au roman et au drame industriel et financier de Panama. On devine ses hésitations, ses regrets, son chagrin.

Mais la justice égalitaire n'admet pas de déni. Le philosophe, en ses jugements, peut faire la différence entre les irrégularités qui naissent de l'illusion, de la négligence, de l'excès de confiance en soi, et celles qui naissent de la fraude préméditée et voulue. La justice n'a pas le droit de faire cette différence. Sollicitée il faut qu'elle agisse. Son abstention deviendrait de la complicité et ferait peser sur elle et sur l'État, au nom de qui elle agit, une responsabilité morale qui serait trop lourde à porter.

Dégager la responsabilité morale des uns, faire la part des mêmes responsabilités chez les autres, c'est tout le procès. Il s'y agit bien moins de débattre des intérêts, qui paraissent irrémédiablement compromis et que le débat judiciaire ne sauvera pas, que de donner une satisfaction à la conscience publique, inquiète de cet effondrement et désireuse d'en savoir toutes les causes. Vaguement, on entrevoit déjà que les difficultés techniques, que les erreurs d'appréciation sur la nature et la dépense des travaux ne sont pas les seules raisons de la catastrophe. On devine sans peine une administration imprudente, un entourage, fanatisé par le nom de M. de Lesseps et son précédent succès, se disant que, l'affaire devant réussir, les moyens importent peu. Il y a des généraux qui ont gagné des batailles ou enlevé des places par des coups hardis qui, s'ils eussent échoué, les auraient conduits devant le conseil de guerre. Puis l'entreprise de Panama a vite acquis, à l'heure même où les difficultés naissaient, un caractère financier que celle de Suez n'avait pas eu, au même degré en tout cas. L'affaire, ne se soutenant pas d'elle-même, a été soutenue, à la Bourse et ailleurs, au prix de gros sacrifices. Peut-être quelques-uns de ceux qui étaient à sa tête se sont-ils trop souvenus de la sagesse politique de La Fontaine et de la fable du chien qui, après avoir essayé de défendre le dîner de son maître contre une bande de chiens affamés, se décide à en prendre sa part, la plus large qu'il peut. On a vu, en tout cas, les marchés avec les ingénieurs et les entrepreneurs se faire de plus en plus onéreux, à mesure que l'espoir diminuait de mener à bien l'œuvre commencée. On a vu ces marchés résiliés, repris, cédés, dans de mauvaises conditions, avec des indemnités consenties, des matériels rachetés, des concours presque uniquement nominaux chèrement acquis. Bref, à mesure que les choses allaient plus mal, on a pratiqué à la fois une politique de faiblesse et une politique de risquons-tout.

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Sur qui, maintenant, pèseront les responsabilités? Qui accusera-t-on justement d'avoir appliqué à l'entreprise du Panama le système des «petits paquets», au lieu de l'abandonner si elle devait être abandonnée, alors que les ruines étaient moins profondes, ou bien de mettre plus nettement le public au courant des nécessités qui pesaient sur elle et des sacrifices qu'on devait lui demander? Ce sera moins, j'imagine, M. de Lesseps vieilli, déifié, devenu une sorte de Victor Hugo de l'industrie, devant qui la vérité dite ressemblait à un blasphème proféré, que ceux qui l'ont entouré et ont propagé des illusions qui devaient les avoir quittés.

La presse a joué, ainsi que la politique, un grand rôle dans cette affaire. On ne pense pas que ce rôle ait été bon. La presse, trompée elle-même ou se trompant, soit de bonne foi, soit volontairement, a trop encouragé des espérances cruellement déçues aujourd'hui. Elle n'a vu, elle n'a montré en tout cas, que le côté qu'on pourrait appeler le côté poétique de l'entreprise. Elle a fait vibrer la corde nationale jusqu'à la briser, célébré la grandeur du but poursuivi, négligé de s'enquérir d'assez près des moyens dont on disposait pour l'atteindre, entraîné--c'est incontestable--les petits capitaux qui voulaient et devaient rester prudents. Les journaux ont été les complices de l'illusion entretenue longtemps sur la situation du Panama. Quelques-uns, rares, avaient bien fait entendre un cri d'alarme ou s'étaient abstenus. Mais c'est le petit nombre. Il faut ajouter, ce qui est triste à dire, mais ce qu'on doit savoir aussi, que, parmi ceux qui ont donné le champ à la critique, beaucoup, plus qu'on n'oserait dire, n'ont parié que pour faire chèrement acheter leur silence. A mesure que les plaies devenaient plus saignantes, on payait de plus en plus, non plus pour les guérir, mais pour les cacher. Nulle affaire peut-être, en ces temps, n'a été exploitée par la presse à un degré égal. Le Panama a eu le triste mérite de faire naître par centaines ces singuliers organes, à publicité intermittente, qui paraissaient quinze jours avant une émission ou une assemblée d'actionnaires, pour disparaître quelques jours après! Les concours, même non désintéressés, n'ont pas coûté aux actionnaires autant que les attaques arrêtées. La presse a donné, ici, une preuve de sa puissance considérable, et aussi cette idée fâcheuse que cette puissance n'était pas toujours bien employée. La chute du Panama, les poursuites contre ses administrateurs, atteignent la presse autrement même que dans ses intérêts matériels.

Ce qu'on peut et ce qu'on doit dire, sans crainte d'être taxé de complaisance, c'est que la chute du Panama ne saurait causer que du chagrin, même à ceux qui l'avaient prévue depuis assez de temps, et que les poursuites contre les administrateurs, si imposées qu'elles soient à la justice, ne sauraient exciter qu'un sentiment de mélancolique regret. Il est triste toujours de voir s'évanouir un beau rêve, fût-il peu raisonnable, et de voir disparaître une renommée éclatante. Avec quelle amertume M. de Lesseps et ceux qui le touchent de près doivent-ils songer aux jours d'autrefois, à ces luttes pour Suez où à trois ou quatre reprises tout parut perdu «fort l'honneur», resté intact, et aux triomphes définitifs qui vinrent bientôt après les plus redoutables crises! L'inauguration du canal de Suez, avec la souveraine des Français, fut véritablement un jour de gloire nationale. On avait vaincu la nature, on avait vaincu les résistances des hommes. Docile instrument du génie industriel et de l'adresse politique, l'argent avait accompli un projet qui remontait aux Pharaons de la vieille Égypte. Sans doute, on avait espéré une semblable journée en Amérique. Mais l'argent, instrument faussé cette fois, est demeuré impuissant. Waterloo a succédé à Austerlitz. La misère suprême, ce n'est pas tant la défaite que la façon dont elle est venue et les suites qu'elle a. La popularité de M. de Lesseps s'effondre devant une action judiciaire et devant des accusations dont il restera toujours quelque chose, quelle que soit l'issue du procès. Ou eût admis, je veux le répéter encore, l'aveu formel et complet d'une erreur dans l'affaire du Panama. Le public s'en fût pris de son déboire aux ingénieurs qui avaient étudié les lieux, et son admiration fût restée intacte vis-à-vis M. de Lesseps. Mais on lui pardonnera malaisément la ruine lentement venue par une situation longtemps dissimulée, les faiblesses et les audaces de son administration, encore que la justice suprême, pour la juger, doit se mettre dans l'état d'esprit où il a vécu, où on l'a fait vivre. Mais, si ventre affamé n'a pas d'oreilles, bourse vidée n'en a pas plus!

LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX.--Défilé des pénitents se
rendant au monastère.--Dessin d'après nature de notre envoyé spécial, M. Kauffmann.