*
* *
Voici enfin ma troisième damnation. La scène du drame est une allée ombreuse d'un beau parc, dans la vallée de Chevreuse. C'est un matin d'été, et j'ai dix-huit ans... Mais il faut que je vous apprenne d'abord comment il se fait que je me trouve là, dans ce parc luxueux, au lieu de rêvasser dans le rustique verger de mon oncle. Sitôt ma première communion accomplie, l'abbé m'avait envoyée au Sacré-Cœur de Paris en me confiant aux soins d'une famille amie, quelque peu parente, les d'Orchères. Trois fois par an, en janvier, à Pâques, aux grandes vacances, mon oncle quittait sa cure et venait me voir chez les d'Orchères où il recevait l'hospitalité la plus cordiale. Outre leur hôtel du faubourg Saint-Germain, les d'Orchères possédaient un château, près Saint-Remy-lès-Chevreuse, et c'est là qu'ils m'hébergeaient durant les vacances de la belle saison.
Or, chez les d'Orchères venait tous les ans, au mois d'août, certain sous-lieutenant de dragons dont les attentions galantes et les courtoises prévenances étaient loin de me déplaire. Son casque ne me déplaisait pas non plus, ni la tête qui était dessous. Ma cervelle de jeune fille galopait à la suite de ce brillant officier, et, bien des fois, dans la tristesse sombre du couvent de la rue de Varenne, je rêvais à cet uniforme resplendissant... Enfin, je n'insiste pas...
Donc, j'achevai mes études et, à dix-huit ans, je rentrai au château des d'Orchères où je trouvai l'affectueuse surveillance de mon oncle l'abbé.
Quelques jours se passent au bout desquels survient, comme par hasard, le séduisant dragon devenu lieutenant entre temps. Vous jugez de ma joie, que, du reste, je m'empressai de dissimuler sous une glaciale froideur. Tel est notre instinct. A l'homme indifférent toutes nos grâces, à l'homme secrètement aimé toutes nos rigueurs; nous en souffrons, l'homme aimé aussi, mais c'est plus fort que nous. Qu'arrive-t-il? Ah! vous le savez bien! L'homme aimé supplie, implore... Nous étions d'avance vaincues; nous résistons encore pour le plaisir d'entendre de douces choses et de respirer de l'encens. Puis, nous nous laissons fléchir; l'attendrissement nous saisit, la pitié nous entraîne et... et on fait comme moi, n'est-ce pas? Un matin, de très bonne heure, on va se promener dans le parc où l'on rencontre son dragon... une allée ombreuse... Il parle, on écoute...
Que disait-il, mon cher dragon? Je l'ai oublié, ma foi! Mais ce devait être des choses bien émouvantes, car j'avais les larmes aux yeux, et, mollement, j'abandonnais ma tête sur son épaule...
Tout à coup, l'abbé surgit devant nous, toujours porteur de son inséparable bréviaire... De honte, je couvre ma figure de mes mains, écartant légèrement les doigts néanmoins, pour voir. J'aurais souhaité être à cent pieds sous terre. Mon dragon, lui, ne semblait nullement troublé.
Pour la troisième fois, l'abbé fulmina sa terrible malédiction:
--Malheureuse fille! Vous prenez le chemin de l'enfer.
J'éclate en sanglots; mon dragon se met à rire. Il me saisit la taille et, tendrement, tout haut, narguant ce pauvre abbé: