--Mais, objecta son amie, vous avez dit que sa mère avait tout pour elle, excepté le cœur. Est-ce qu'en cela aussi Edmée lui ressemble?

--Je me le demande tous les jours. Je n'en sais rien encore. Il est possible qu'elle en ait tout de même un peu. A la voir avec Marthe, on le jurerait. Il n'y a pas de câlineries, de caresses, de gentillesses, qu'elle ne prodigue à sa sœur; elle la suit partout, comme un enfant, elle cherche à l'aider dans l'administration de la maison, ce qui embrouille tout, cela va sans dire, elle court chez nos deux fermiers pour donner des ordres, oublie ceux-ci et s'attarde à jouer avec les poussins ou les chiens, parce que Marthe aussi aime les chiens et les poussins. Elle est toujours gaie, trouve tout admirable, s'extasie sur la vue, barbotte avec bonheur dans l'eau, marche, court, se donne un mouvement extraordinaire et entraîne sa sœur même lorsqu'elle a l'air de la suivre. Mais le joujou est tout neuf. La campagne au mois de juillet avec ses routes bruyantes, des baigneurs partout, les châteaux pleins de monde, c'est très bien. Je l'attends au mois de novembre où elle sera réduite à notre société uniquement.

--La jeunesse sait se faire de la joie partout et toujours, murmura Mme d'Ancel pleine d'indulgence. En tout cas, il est clair que Marthe aime sa sœur, et qu'elle fera tout ce que voudra celle-ci.

--Si elle l'entraîne à Paris un mois ou deux plus tôt que d'habitude, je ne me plaindrai pas, pour ma part. Marthe, cependant, n'est pas faible; si elle croit devoir résister à un caprice de l'enfant, elle résistera, soyez-en sûre. Alors, nous verrons. Edmée me fait penser aux jolies soies souples et douces de ma broderie; ça s'enfile aisément, ça caresse les doigts, on en fait ce que l'on veut; puis, tout d'un coup, sans qu'on sache comment, il se forme un petit nœud imperceptible et la jolie soie souple vous casse l'aiguille net. Il ne s'est pas encore produit de nœud. Il n'est pas dit qu'il ne s'en produise pas.

Le nœud se produisit avant la fin de la soirée.

Le dîner fut des plus gais. Une vingtaine d'invités, tous désireux de s'amuser, jeunes pour la plupart, firent honneur aux nombreux plats; la table était décorée des plus jolies roses du jardin, et les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer l'air très doux de cette belle soirée d'été. Edmée oubliait un peu ses bonnes résolutions. De toute la jeunesse assemblée autour de la table, elle se sentait la reine incontestée; elle se savait de beaucoup la plus jolie de toutes les femmes, la plus admirée, la plus entourée, et la joie de son triomphe débordait un peu dans le son de son rire, dans l'éclat de ses yeux. Elle se trouvait avoir pour voisin le capitaine Bertrand, et elle s'amusait à lui tourner complètement la tête. Robert, comme maître de maison, était placé entre deux femmes d'âge respectable, et jetait des regards envieux au coin où Edmée mettait tout l'entrain de sa verve parisienne. Celle-ci avait pleinement conscience de ces regards et redoublait de coquetterie. Marthe, de l'autre bout de la table, ne pouvait rien pour modérer l'allure un peu tapageuse de sa sœur; et du reste, comme tout le monde était un peu en joie ce soir-là, qu'on était à la campagne, entre voisins, il n'y avait pas trop à se formaliser de quelques rires perlés. Puis, elle était si jolie, sa petite Edmée, si jolie et si admirée! L'idée qu'elle eût pu un instant songer à être jalouse de cette nouvelle venue qui l'éclipsait si complètement ne traversa même pas son esprit. Elle était, au contraire, extrêmement fière de la beauté et du succès de sa petite sœur.

Après le dîner on alla prendre le café au jardin, chose rare au bord de la mer, et Marthe passa son bras autour de la taille d'Edmée. Les jeunes gens, les jeunes filles, formaient un groupe bruyant et gai; la lune ce soir-là avait un éclat extraordinaire, on se voyait presque comme en plein jour, et la sœur aînée remarqua les joues un peu rouges, les yeux trop brillants de la cadette.

Tu as bien chaud, Edmée, mets donc cette dentelle autour de ton cou. Savez-vous bien, mademoiselle, que vous faisiez beaucoup de bruit dans votre coin? Et cette sagesse exemplaire, qu'en avons-nous fait?

--Je te l'ai passée, Marthe, toi ça ne te gêne jamais; moi, au bout d'une heure, je ne sais qu'en faire. Ah! laisse-moi être un peu folle, c'est si bon la folie et on n'a dix-huit ans que pendant douze mois, hélas!... Si tu savais, nous avons fait mille projets, n'est-ce pas, capitaine? Ah! nous allons bien nous amuser.

--Et quels sont ces projets? demanda Marthe, souriante et indulgente.