--Vous voyez bien...

--C'est que, sans doute, vous m'avez tourné la tête.

--Moi? Oh! que non, ce n'est pas moi.

Et un regard de la malicieuse Américaine désigna Edmée, qui à ce moment revenait de la source, sa carafe à la main. Robert se sentit rougir, et, furieux de cette faiblesse, rougit davantage, à en perdre contenance. Alors, on le croyait donc amoureux d'Edmée? Lui?... Mais il était le fiancé, ou à peu près, de Marthe. De nouveau, il regretta que le secret de cet engagement eût été si bien gardé. Il fut sur le point de tout dire, bien certain que, sur-le-champ, la nouvelle courrait d'oreille à oreille, et puis il n'osa pas. Il n'était pas seul en cause. Marthe désirait la liberté pour elle comme pour lui; et, de fait, cette calme personne semblait, aussi peu que possible, ou amoureuse, ou jalouse. Sans doute, elle lui dirait bientôt de sa voix douce et froide qu'il était libre, qu'elle ne serait jamais sa femme. A cette pensée, il fut pris d'une émotion violente, et cette émotion ressemblait terriblement à de la joie. Cependant il avait désiré ce mariage et, sans éprouver de passion véritable pour son amie d'enfance, il s'était senti attiré vers elle, il avait rendu justice à ses qualités de cœur et de tête. Alors?...

Mais il ne voulait pas se questionner; il voulait être heureux pendant quelques heures, si cela se pouvait!

Une grande nappe étalée au pied du hêtre monstre, qui dominait toute la clairière et dont les racines énormes formaient un siège naturel, disparaissait maintenant sous le mélange bizarre de plats divers, depuis le poulet froid jusqu'au dessert, de bouteilles, de couverts mis à la diable par les amateurs, de fleurs cueillies dans le bois et jetées pêle-mêle. Moins il y avait d'ordre et plus cela semblait ravissant à ces gens du monde qui n'auraient certes pas toléré un domestique faisant son service aussi mal qu'ils faisaient le leur. On se plaça n'importe comment, chacun à sa fantaisie; on était fort mal assis sur le gazon, il fallait, pour prendre une bouteille ou du pain au milieu de la nappe, se mettre à genoux, c'était incommode et délicieux. Le soleil filtrait à peine ici ou là à travers la fouillée, mettant de tremblotantes taches d'or sur le gazon, réveillant l'eau de la source, s'accrochant à une chevelure de femme, à un pli de robe claire.

Le capitaine avait trouvé une place pour Edmée en face de sa sœur, mais Robert veillait.

--Mademoiselle Edmée, dit-il, Marthe vous a réservé un bout de son trône. Voyez, vous formerez ainsi un groupe adorable, et nous serons vos sujets à toutes deux.

Edmée ne se fit pas prier. Un trône, qu'il fût fait d'une racine d'arbre ou de bois doré et de velours, lui appartenait de droit. Rieuse, elle se glissa entre les groupes, sauta par-dessus un panier à provisions et s'assit à côté de sa sœur. Elle passa le bras autour de la taille de Marthe et se blottit contre elle. Un instinct lui disait qu'on ne la trouvait jamais plus jolie que lorsque son charmant visage, souriant et malicieux, se pressait tout contre la figure régulière mais un peu pâle et sérieuse de la jeune châtelaine. Edmée était toujours caressante et câline; jamais plus, cependant, que lorsque ses caresses avaient des témoins. A côté d'elle, Marthe semblait presque froide; elle réservait ses caresses pour l'intimité.

M. Bertrand profita d'un moment où Robert allait chercher le champagne pour lui souffler rageusement: