--C'est un petit indice, continua le capitaine, mais très suffisant. Votre sœur a l'habitude de passer huit ou neuf mois en pleine campagne; croyez-vous qu'elle change sa façon de vivre pour vous faire plaisir, pour vous accompagner dans un monde où vous seriez acclamée reine, tandis qu'elle y serait négligée?

--Vous plaidez pour les besoins de votre cause, fit Edmée un peu moqueuse.

--C'est vrai, car je vous aime, car je vous veux pour ma femme, à moi pour toujours. Il n'y a rien que je ne fasse pour vous obtenir, pour vous arracher, de force s'il le faut, à ce monde si peu fait pour vous...

--Et à M. d'Ancel, n'est-ce pas? dit en riant Edmée.

--Ah! vous savez qu'il est amoureux de vous--et cela vous amuse--comme mon amour à moi aussi vous amuse? Prenez garde; je vous jure qu'il y a des moments où je vous tuerais plutôt que de vous voir à un autre.

--Voyons... le drame est bien démodé, songez donc.

--Au théâtre, plus que dans la vie. Jamais il ne s'est vu plus de crimes de la passion que de nos jours--et moi, je suis capable de crime...

Edmée avait gardé jusqu'à présent son calme moqueur de petite Parisienne peu sentimentale, fort brave aussi, mais elle commençait à trouver cet amoureux un peu gênant; elle se demandait si les nombreux verres de champagne du déjeuner n'étaient pas pour quelque chose dans son exaltation. Elle le trouvait affreux avec ses yeux injectés de sang, sa respiration haletante, son teint cramoisi; elle ne reconnaissait plus son beau capitaine.

--Monsieur Bertrand, fit-elle non sans dignité, vous seriez très aimable de me reconduire auprès de mes amis; vous avez eu tort de m'entraîner si loin, j'ai eu tort de vous y suivre, mais je n'ai pas douté un instant que je me trouvais avec un homme d'honneur.

--Donnez-moi un peu d'espoir, Edmée--ayez pitié de moi. Je vous jure qu'il faut que vous soyez ma femme!...