Mais nous rencontrons ici, comme partout, l'intermédiaire entre le patron et l'ouvrier, l'éternel parasite, véritable lichen du travail, le placeur, contre les agissements duquel la boulangerie tout entière est soulevée maintenant, et dont elle entend se débarrasser à tout prix.

Il paraît, en effet, que les 8,000, d'autres disent 12,000 ouvriers boulangers parisiens ne peuvent se placer chez les 1,835 patrons de la capitale sans cet intermédiaire, entre les mains duquel il leur faut verser d'abord 10 francs de droit d'inscription, puis 40 à 50 francs de gratification, c'est-à-dire plus d'une semaine entière de travail pour arriver à trouver un emploi.

Un rapport présenté à la Chambre élève à 600,000 francs par an les bénéfices des dix placeurs de la boulangerie de Paris.

On voit d'ici le parti que l'ouvrier peut tirer de ce chiffre qui lui montre le placeur nageant dans l'opulence à ses dépens et ne fournissant du travail qu'à ceux qui lui payent largement tribut. Ajoutons que les placeurs passent pour être de la police, ce qui n'est rien moins que prouvé, mais ce qui suffit pour les faire considérer comme les mouchards du travail; voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer les motifs de la réunion de protestation du Tivoli-Vauxhall qui a eu lieu tout dernièrement.

La Boulange donc se remue, les boulangers sont d'actualité. Présentons-les au lecteur.

Et d'abord le Viennois, très facile à reconnaître. Ce n'est certainement ni un marchand de vins, ni un garçon boucher, ce petit homme pâlot, d'apparence nerveuse et maigriotte.

Sa peau est fine, blanche, poudrée, ses yeux bleus, battus et cernés; l'aspect général est souffreteux. On sent que l'anémie tient et que la phtisie guette ce travailleur des poussières, du gaz et de la nuit.

Le chapeau sur l'oreille, la chevelure ondulée, la fine moustache, le laisser-aller précieux de la toilette, le dandinement de la marche enfin, tout trahit en lui le fignoleur.

Le Viennois est en effet l'ouvrier fin de la partie, il fabrique exclusivement la brioche, le croissant qui est son emblème, le pain Viennois dit de luxe auquel il emprunte son nom. Son unique outil de travail consiste en une fine lame d'acier pareille au tranchet du cordonnier, un couteau ordinaire serait trop grossier pour couper et débiter les produits de son pétrin.

L'ensemble et l'attitude de l'homme attestent qu'il a le sentiment de sa supériorité sur son camarade auquel, dans un coup d'œil moqueur et avec un léger rire dans la bouche, il lance habituellement le gracieux vocable: «Hé! va donc, fourneau!»