Encore une femme à ajouter à la liste des romanciers de talent. Il y a tout dans ce petit livre: une phrase à la fois classique et personnelle, donnant toute la pensée de l'auteur et sonnant à l'oreille comme une musique; une morale pure unie à un récit captivant, et la plus harmonieuse composition. Presque tous les romans masculins sont faits de pièces et de morceaux; on y voit, comme dans une lanterne magique, des scènes succédant à d'autres scènes, sans aucun lien entre elles. Ici, tout s'enchaîne; les faits se tiennent étroitement, j'allais dire qu'ils s'engendrent les uns les autres. L'histoire se passe sous la Révolution et sous le Consulat. Dans un château du Périgord, nous apercevons une veuve impérieuse, maintenant autour d'elle les anciens principes. Elle a deux enfants: Martial et Lucette. Fort épris d'une jeune huguenote hollandaise, que la maladie de son père a retenue dans le village périgourdin, Martial veut l'épouser. Comment ne l'aimerait-il pas? Elle a toutes les vertus avec la beauté. Mais sa mère, Mme de Fonspeyrat, entre en fureur dès que Martial lui fait entrevoir son dessein. D'un autre côté, le père de la jeune fille ne cédera jamais et n'aura pas pour gendre un papalin. En vain l'oncle de Martial, un doux philosophe, essaye-t-il d'intervenir. Il ne rencontre des deux parts qu'inflexibilité. Le vieux huguenot, craignant tout et sachant l'amour profond de sa fille Katerine, quitte le pays sans dire à personne où il va. Peut-être par mille persécutions Mme de Fonspeyrat a-t-elle aidé à cette fuite. Désespéré, Martial, ô abomination! s'engage dans les armées de la Révolution et s'attache à la fortune de Buonaparte. Pendant qu'il guerroie, Mmede Fonspeyrat oblige sa fille Lucette à renoncer à un beau et jeune chevalier, pour s'unir à l'oncle de celui-ci, âgé, presque défaillant, mais d'une immense fortune. La châtelaine est arrivée à ses fins et à tout faire plier devant elle. Mais quelle vieillesse elle s'est ménagée! Quelle tristesse est la sienne! La jeune Katerine, retirée en Hollande, devient orpheline. Jeune, sans soutien, que deviendra-t-elle? Elle se rappelle le vieil oncle de Martial, le philosophe indulgent, et lui écrit. Celui-ci appelle près de lui Katerine et la confie en mourant à une de ses vieilles amies, fort en désaccord avec Mme de Fonspeyrat. Cependant comme celle-ci se désole dans sa solitude, on lui envoie de temps à autre, sous un nom supposé, la douce Katerine. Quand Martial revient avec des blessures, qu'aperçoit-il au chevet de sa mère minée par le chagrin et mourante? Sa fiancée. On devine la suite: Mme de Fonspeyrat expirée, il épouse la bien-aimée de sa première jeunesse. Encore une fois, cela est fort bien conduit, avec une sûreté et une phrase exquise qui ne défaillent jamais et qui nous enchantent.
E. Ledrain.
Ont paru:
HISTOIRE.--Mémoires du général Govone (1848-1870), publiés par son fils et traduits de l'italien, par H. Weil. In-8°, avec portrait, Fontemoing, 10 fr.--Le Pape et l'Empereur (1804-1815), par Henri Welschinger. In-8°, Plon, 8 fr.--Les Sophistes français et la Révolution européenne, par Th. Funck-Brentano. In-8°, Plon, 6 fr.--L'Ombrie, par René Schneider. In-18, Hachette, 3 fr. 50.--La Société française du seizième au vingtième siècle (5e série), par Victor du Bled. In-18, Perrin, 3 fr. 50
ROMANS.--Les Amants du passé, par Jean Morgan. In-18, 3 fr. 50.--Le Recueillement, par Jean Deuzèle. In-18, Perrin, 3 fr. 50.--La Guerre universelle, par Auguste Niemann, traduit de l'allemand. In-18, Flammarion, 3 fr. 50; --La Vision de Paris, par Hemma-Prosbert. In-18, d°, 3 fr. 50.--Soldats de la fin, par Jean Troy. In-18, Juven. 3 fr. 50;--De Charybde en Scylla, par Rhoda Broughton.--In-18, d°, 3 fr. 50.--La Maison de danses, par Paul Reboux. In-18, Calmann-Lévy, 3 fr. 50;--Sur la pierre blanche, par Anatole France. In-18, d°, 3 fr. 50;--Les Victoires mutilées, par Gabriel d'Annunzio, traduction G. Hérelle. In-18, d°, 3 fr. 50.
Daria A L'OPÉRA.--Mlle Vix:
dans le rôle de Daria.
Phot. comm. par M. Rueff.
LES THÉÂTRES
L'Opéra et la Porte-Saint-Martin avaient-ils prévu les graves événements qui viennent de secouer la Russie? Toujours est-il que Daria et Résurrection sont, par le fait des circonstances, des spectacles d'une incontestable actualité--ce qui ne leur enlève rien de leurs autres mérites. Résurrection, pièce tirée par M. Henry Bataille du roman de Tolstoï, a retrouvé au théâtre de la Porte-Saint-Martin tout son succès de l'Odéon, en même temps que sa principale interprète, Mlle Berthe Bady. Daria, drame lyrique en deux actes de MM. Adorer et Ephraïm, musique de M. Georges Marty, a brillamment réussi à l'Opéra. Le livret très dramatique,--mettant aux prises, comme dans la réalité, le moujik russe et son seigneur,--la partition claire, mélodique et brillante, l'organe au timbre pur de Mlle Vix, le jeu large et la belle voix de M. Delmas, tous ces éléments promettent à l'oeuvre nouvelle une belle et longue série de représentations.
Aux Nouveautés, le Gigolo, vaudeville de M. Zamacoïs, a été jugé spirituel et amusant. Après Petite Peste et le Chopin, il a paru surtout d'une immoralité... reposante. MM. Turin et Germain et Mlle Carlix ont les bons rôles de la pièce et les remplissent avec leur verve ordinaire.