Je me souviens de l'impression d'effarement que je reçus, il y a deux ans, de la vue de plusieurs statues de grands hommes dont Paris a orné ses jardins et ses carrefours. J'en avais rencontré d'innombrables, à l'étranger, au cours de mes voyages, et presque toujours je les avais trouvées un peu bouffonnes; à Christiania, c'étaient Ibsen et Bjornson, en redingote, juchés sur d'étroits socles cylindriques, coupés de cannelures horizontales, qui font penser à des fromages de Gruyère empilés; à Gênes, c'est Rubatlino méditant au seuil du port, la main gauche appuyée sur une petite table de boudoir dont le tapis s'orne de franges consciencieusement sculptées; c'est, à Glasgow, sur la place Saint-George, toute une foule de parlementaires, de poètes et de savants, figés en des poses de pantomime et qui encombrent de leurs gestes muets la voie publique... Il n'y a presque pas de ville à laquelle ne se rattache, dans mon souvenir, la vision de quelque grand homme un peu drôlement statufié. Et je me figurais que Paris, qui donne au monde de si jolies leçons d'élégance et de goût, n'avait pas dû subir la contagion de cette mode-là. Je m'étais trompée. Cette ville délicieuse est peuplée de statues qui font rire. Les plus grands de ses sculpteurs--aussi bien que les Génois, les Norvégiens, les Écossais et tous les autres--ont l'air de ne pas comprendre que, dans le tapage de la rue, parmi l'agitation de piétons qui se bousculent et de voitures qui s'accrochent, sous la rafale qui souffle ou la pluie qui tombe, un monsieur en redingote ou en robe de chambre, tête nue, et qui tient à la main les papiers ou le porte-plume emblématique où les oiseaux viennent se poser, a bien de la peine à n'être pas comique.
Il est juste qu'il le soit. Si le philosophe Fourier, de son vivant, s'était avisé d'aller s'asseoir, à cinquante centimètres au-dessus du niveau du sol, entre deux lignes de tramway, pour observer, de son fauteuil, les gens qui passent sur le boulevard de Clichy, la police lui eût fait respectueusement observer que ce n'était là la place ni d'un fauteuil, ni d'un philosophe en méditation, et la foule aurait pensé: «Cet homme est fou.» Et sans doute la même réflexion lui fût-elle venue à la vue de Balzac, accroupi, tout seul, en pantoufles, sur un banc, dans le courant d'air de l'avenue Friedland;--et de combien d'autres! Alors, pourquoi infliger à nos yeux la vision de ces choses improbables? Et n'est-il pas curieux que, dans le dessein de faire vrai, tant de sculpteurs s'obstinent à fixer le souvenir des grands morts en des images ainsi composées et situées qu'elles semblent un défi à la vérité même?
Il serait si facile d'immortaliser les gens plus simplement et d'une façon qui honorait plus dignement leur mémoire! Je me souviens que, la dernière fois que j'allai visiter Rouen (une des villes de France que je voudrais habiter, si Paris n'existait pas), un joli spectacle me frappa. C'était au coin d'une rue paisible, à l'endroit où s'élève la bibliothèque de la ville. Dans l'épaisseur du mur, une niche a été creusée au-dessus d'une vasque de marbre où chante le clapotis d'un petit jet d'eau et, dans cette niche, il y a le buste d'un poète: Louis Bouilhet. C'est tout le monument. Les Rouennais n'ont pas pensé qu'il fût nécessaire, pour glorifier Bouilhet, de fournir à la postérité l'image--en marbre--de la redingote de l'écrivain, de ses bottines, de son fauteuil et de sa chaîne de montre. Et je pensais, en regardant cette oeuvre toute simple, que, fussé-je le plus grand des écrivains de mon temps, je ne souhaiterais point d'autre «commémoration» que celle-ci: un buste, au seuil d'une bibliothèque; un nom gravé; une date; et sous cette date, un petit bassin plein d'eau fraîche, où viennent boire, en passant, les oiseaux et les gamins.
Sonia.
LES FAITS DE LA SEMAINE
FRANCE
30 janvier.--Au Sénat, clôture de la discussion générale du projet de loi sur le service militaire de deux ans.
1er février.--Grève des ouvriers électriciens attachés aux usines de la Compagnie Edison fournissant la lumière électrique à plusieurs quartiers de Paris.
3.--Le Sénat, poursuivant la discussion de la loi militaire, réduit à un an, contrairement au vote de la Chambre et à l'avis du ministre, la durée du service dans le rang imposé aux élèves des grandes écoles de l'État avant leur entrée dans ces écoles.
5.--Premiers voyages ministériels des membres du nouveau-cabinet: M. Ruau, ministre de l'agriculture, et M. Dubief, à l'occasion du concours de race bovine de Charolles, assistent à un banquet démocratique, où ils prononcent des discours politiques.