Ce gîte séparé du monde serait éminemment propice aux méditations et aux rêves, «car, que faire en un trou, à moins que l'on n'y songe»? Descartes, pour digérer son Discours de la méthode, s'enferma tout un hiver dans un poêle de Hollande, où nulle distraction, nul trouble n'arrivait jusqu'à lui. C'est grand dommage que, parmi les correspondants de guerre, ne se soit pas trouvé quelque rejeton cartésien. Combien mieux que le poêle hollandais, la zimlianka mandchoue aurait abrité ses songeries!
Le soldat russe, lui, n'a guère le loisir de songer. A peine sort-il du lourd sommeil de la nuit que de multiples soucis, les rudes préoccupations matérielles sollicitent tous ses instants. Il y a le thé à préparer et, pour cela, l'eau qu'il faut souvent aller chercher très loin, le bois infiniment précieux et rare; il y a les vivres à toucher, l'entretien des effets et des armes, les réparations incessantes que requiert le logis; par dessus tout les devoirs militaires, car tout a beau être calme, l'ennemi est là, très près, à deux ou trois kilomètres. Presque chaque jour, vers le soir, le canon se fait entendre. Pour se garder contre une surprise, on a partout élevé des fortifications et creusé des tranchées et tous les jours on perfectionne ces défenses; on en fait quelque chose de formidable, d'imprenable.
Les mêmes logis souterrains, mieux construits, abritent les officiers de tous grades. Quelques-unes de ces excavations sont élégamment décorées de tapis, de boiseries, de tentures et bibelots chinois, aussi coquettes que des cabines de paquebots. Le Russe a le sens de l'installation rapide et confortable. Resté plus près du passé que nous, il a gardé de ses ancêtres nomades bien des habitudes et des goûts. Il s'accommode des changements fréquents et même quotidiens. Ses besoins sont limités; demeuré primitif et rude, il se trouve bien partout, supporte, sans presque aucune peine, ce que d'autres Européens ne supporteraient certes pas.
Au camp japonais l'existence est la même. Et, ainsi, les deux grandes armées sont là en présence, également terrées, également attentives. En quelques points, 500 ou 600 mètres à peine séparent les tranchées, les sentinelles ennemies. Chacun des deux adversaires se renforce incessamment, se prépare pour le choc prochain qui sera, sans aucun doute, la grande et la plus horrible tuerie des siècles derniers.
Raymond Recouly.
L'HIVERNAGE AU CAMP JAPONAIS
Quartiers d'hiver des troupes japonaises sur la rive gauche du Cha-Ho.
Photographies Mare, Copyright by Collier's Weekly.
Un bain chaud, en plein air. Une grande jarre de terre enfouie
dans le sol sert de baignoire; elle est chauffés par un foyer souterrain.