Les portes du Kremlin sont continuellement ouvertes et la circulation y est toujours libre, mais ce n'est pas un lieu de passage et la place du Sénat, notamment, est presque toujours déserte, sauf du côté de la caserne, où se trouve le «tsar des canons», fondu en 1586, et qui pèse 39.000 kilos. C'est à ce point qu'arrivait, quand l'explosion de la bombe se produisit, le témoin oculaire à qui nous devons les deux croquis reproduits page 117 et dont voici le récit:
«La place du Sénat était déserte et offrait un aspect mélancolique au moment où j'y entrais, c'est-à-dire un peu avant 3 heures. La neige était sale, le temps sombre; quelques hommes étaient occupés à racler les trottoirs pour en ôter la glace. Je n'avais rien remarqué d'anormal et n'avais même pas fait attention à la voiture du grand-duc qui pourtant devait avoir passé à côté de moi. Tout à coup, comme j'arrivais près de la caserne, je fus comme assourdi et ahuri par une formidable explosion. Le trouble que me causa la commotion ne dura qu'une fraction de seconde. Dès que j'eus retrouvé ma présence d'esprit, j'aperçus une sorte de colonne jaunâtre s'élevant du sol, tandis qu'à mon oreille arrivait un bruit de verre cassé du côté de l'arsenal. A ce moment quelques personnes parurent sur la place. Je les voyais regarder, puis courir vers quelque chose dans la neige. Je hâtai le pas et aperçus le devant de voiture traîné par un cheval mourant. L'impression était affreuse comme celle d'un cauchemar. Quelques autres personnes firent leur apparition au bout de la place et accoururent vers nous: «Qu'y a-t-il?--Le grand-duc a été tué par une bombe!--Qui l'a tué?--Les étudiants.--Attrapez les assassins! A mort les assassins! Arrêtez les étudiants!»
» Peu après arrivèrent les agents de police accompagnés de plusieurs agents secrets chargés spécialement de veiller à la sûreté du grand-duc Serge. Ils se baissèrent; quelques-uns firent le signe de la croix. Entre temps, près de la porte Nikolsky, des groupes de personnes, composés surtout d'agents de police, faisaient circuler les gens à grand'peine et non sans un certain tumulte. Au centre se trouvait un jeune homme habillé de noir, dont je ne pus voir le visage. Il faisait de grands gestes. Autour de lui on disait que c'était un étudiant, qu'il venait de lancer une bombe. On disait encore l'avoir vu, accompagné de deux autres étudiants; mais une partie de tout ce qu'on disait était de pure invention.
Le grand-duc Paul Alexandrovitch, né en 1860,
frère cadet du grand-duc Serge, qui vient d'être
rappelé en Russie et réintégré dans ses titres
et grades.
Phot. Boissonnas et Eggler, Saint-Pétersbourg.
» La police avait formé un cordon autour des débris de la voiture et fit ranger le public, afin de frayer un passage à la grande duchesse, accourue sans chapeau, un manteau de fourrure jeté sur les épaules. La voici agenouillée sur la neige sale devant les restes de son époux. On l'aperçoit à peine à travers le cordon de police. Bientôt arrivent des officiers et des prêtres, pour faire transporter sur une civière, au monastère de Tchoudov, contigu au Petit Palais et plus proche, les restes du grand-duc rassemblés à grand'peine, tant le corps avait été déchiqueté. Le cocher avait été blessé au dos et à la tête, mais il était resté sur son siège et tenait encore les rênes quand on le descendit pour le porter à l'hôpital...
» Quoique la police entourât l'endroit où avait eu lieu l'explosion, beaucoup de fragments de la voiture et d'objets ayant appartenu au grand-duc ont été ramassés un peu partout et remis aux autorités. La montre en or et la bague de diamant du grand-duc furent trouvées tout près du cadavre. A quelque distance, on trouva une autre bague dont les pierres précieuses avaient été desserties par le choc.
» La poignée de la porte de la voiture avait été lancée à une distance de deux cents pas. Le lendemain, on retrouva dans la neige l'étui à cigares.»
DÉPART DE LA TROISIÈME ESCADRE DU PACIFIQUE POUR
L'EXTRÊME-ORIENT
La troisième escadre du Pacifique, le croiseur Vladimir-Monomach en tête, a quitté le port de Libau, le 15 février, après qu'un navire brise-glace lui eut creusé un large chenal jusqu'à la haute mer, libre de glaces. Cette escadre, composée de quatre cuirassés: l'Amiral-Apraxine, l'Amiral-Seniavin,
l'Amiral-Ouchakov, le Nicolas-Ier, du croiseur-cuirassé Vladimir-Monomach, de trois transports et d'un remorqueur, va rejoindre et renforcer la deuxième escadre actuellement stationnée dans les eaux de Madagascar. Elle a mouillé dans la baie de Skagen (Danemark) le 24 février, pour faire du charbon.