La Hollande est menacée par les eaux de tous côtés: du nord par l'Océan et ses marées; du midi par les fleuves qui, à la merci d'une embâcle de glaces, à la fin de l'hiver, d'une période exceptionnelle de pluies, pourraient inonder tout à coup de leurs eaux bourbeuses des lieues de territoire, ruinant le pays, engloutissant les habitants. A chaque pas, dans son histoire, on rencontre le récit de catastrophes pareilles.

Au moment où, en 1810, Napoléon étendait sa serre vers la Néerlande, il la définissait: «Une terre d'alluvion formée par le Rhin, la Meuse et l'Escaut.» Il lui semblait ainsi justifier sa conquête. Maître des trois fleuves, il estimait de son droit de posséder encore les vases et les sables qu'ils avaient déposés à leurs embouchures. Mais quels collaborateurs a eus ici la nature! Sans le génie de ses habitants, toute cette contrée ne serait qu'un incertain marécage. Un peuple qui a conquis dans de telles conditions le sol qu'il habite est, mieux qu'aucun autre, fondé à en revendiquer la libre jouissance; il a doubles titres à l'indépendance.

La Hollande est habitable seulement grâce à la lutte continuelle des hommes contre l'envahissement des eaux, grâce à un effort sans trêve. Non seulement le Hollandais a, comme l'affirme le dicton, «créé la terre», mais, cette création, il la poursuit au jour le jour. Il semble perpétuer, sans se reposer un moment, l'acte divin et du limon fait surgir les champs, les prés, les bois.

Cette lutte dure depuis des temps immémoriaux. Dès le onzième siècle, les chroniques mentionnent l'existence de digues nombreuses opposées aux flots. Il y a, comme dans toute guerre, des alternatives de victoires et de défaites. Tantôt on conquiert sur l'ennemi, tantôt il prend d'éclatantes revanches. De 1500 à 1860, on a perdu sur la mer 1.589.000 hectares. On en a reconquis 360.000 seulement. Mais on ne désespère pas de regagner l'avantage, et l'on s'occupe maintenant de dessécher, dans le Zuyderzée, 200.000 hectares d'un coup.

Un menu détail de la langue administrative apparaît comme très caractéristique de la situation, de la structure du pays. Le service des ponts et chaussées s'appelle, là-bas, le Waterstaat, le département de l'eau. C'est, pour la Hollande, plus sûrement que ses deux ministères de la guerre et de la marine, le vrai ministère de la défense nationale.

Pour soutenir les assauts furieux des vagues ou des inondations, il a construit, il construit, répare, entretient des barrages plus résistants que des murailles de forteresses: il en a maintenant plus de 2.500 kilomètres à surveiller.

On peut dire que c'est à lui, autant qu'à la nature, que le paysage hollandais doit son aspect particulier, puisque c'est lui qui a créé les digues et les canaux, ces deux ouvrages qui donnent à la Hollande son allure, en même temps qu'ils sont nécessaires à son existence même; lui qui a aménagé les polders, ces terres sorties à peine des eaux génératrices, les a entourés de barrages étanches, puis découpés par des canaux, des fossés, des rigoles, et, enfin, à l'aide de pompes, les a desséchés, rendus cultivables et habitables.

C'est lui qui a dessiné ces damiers plus ou moins réguliers, où les tapis verts et drus de rives plates margent les longues bandes d'eau calme, immobile, des canaux, de loin en loin troublés, un moment, par le passage de quelque barque chargée de scintillants bidons, qui conduit au pâturage, à l'heure de la traite, garçons et filles de ferme, ou encore, dans d'autres contrées, par la lente promenade du coche d'eau, remorqué à la cordelle sur le chemin de halage dallé de briques, par des bateliers en vestes courtes, en larges culottes. Car, ici, pas de routes: un large canal est le grand chemin, accessible aux grosses barques; le chemin vicinal est un simple fossé; le sentier d'exploitation rurale, une étroite rigole d'assèchement.

Le Waterstaat toujours a construit ces ports avenants, animés d'une vie si placide, même au fort du travail, avec leurs quais parfois ombragés de fraîches verdures, au pied desquels se pressent les barques pansues, leurs dérives relevées sur leurs flancs lourds comme les élytres repliés d'un coléoptère.