Et pour la première fois de sa vie, sans doute, l'empereur allemand se sent un peu jaloux du roi d'Espagne...
Car il y viendra, lui aussi, dans quinze jours, et ce sera son premier grand voyage. Paris l'attend et s'apprête à le fêter; des comités s'organisent; on ne veut pas laisser à M. Loubet tout seul et à ses ministres le plaisir de montrer Paris à ce roi de dix-huit ans, et de le lui faire aimer. On s'agite même au quartier des Halles; on y prépare à Alphonse XIII une réception dont le pittoresque l'étonnera: ce jeune homme y sera salué au passage par une jeune fille, la «muse de l'Alimentation», que quatre demoiselles d'honneur et la foule de ses compagnes, en habits de fête, escorteront.
Je serai contente qu'Alphonse XIII ait un sourire pour elles. Elles le méritent. Ces marchandes de poissons, de légumes, de fruits et de fleurs ont--comme leurs compagnes les blanchisseuses--une immense vertu: elles aiment leur état. Elles ne l'exercent point en résignées; elles ont l'orgueil corporatif, qui est le plus noble des orgueils, et le plus utile. Elles rougissent si peu d'être des «dames de la Halle» qu'elles élisent parmi elles des «reines» pour les montrer aux Parisiens, et des «muses» pour les présenter à des rois. Un peu de musique autour de leur pauvreté; un diadème en carton doré dans leurs cheveux, et les voilà contentes. Aussi bien leur gentille philosophie les a-t-elle rendues populaires; et je remarque ceci: elles sont, à Paris, l'une des rares catégories de personnes que respecte la satire. La reine de carnaval est une personne dont Paris ne se moque point.
On y a tant d'occasions meilleures de se moquer; et l'imagination du satiriste y est amusée et excitée par une si prodigieuse diversité de sujets... Et il est vrai aussi que ses dessinateurs ont tant d'esprit! Je crois qu'il n'y a pas de ville au monde où, plus aisément, l'homme qui tient un crayon sache dégager de toutes choses des raisons de rire et où fleurisse avec plus de grâce et de drôlerie l'art de la «charge». Quelques-uns même, en même temps qu'ils dessinaient, ont rêvé de peindre. Pourquoi pas? La peinture semblait être jusqu'ici--en France du moins--un art réservé aux sujets nobles ou gracieux; on ne concevait pas qu'elle pût être satirique joyeusement, et même un peu caricaturale. Elle peut l'être. M. Jean Veber l'a prouvé; M. Albert Guillaume aussi. Et pour nous en faire la démonstration plus à son aise, celui-ci a fui les Champs-Elysées qu'encombrent depuis quinze jours ses camarades, et s'est organisé, au seuil du Boulevard, son Salon à lui. Une quarantaine de petites toiles, pas davantage; à la place de la «légende» un simple titre; mais qui suffit à éclairer l'anecdote. Il y a dans tout cela bien de la fantaisie et de l'esprit le meilleur. Albert Guillaume est sans pitié pour nos snobismes parisiens, et je lui sais gré de nous en avoir si justement peint les aspects un peu comiques. J'aime infiniment sa Conférence pour dames seules et le Five o'clock où l'on s'ennuie, et le Bal où l'on ne s'amuse pas, et le Flirt où l'on grimace, et certain Dîner académique, qui fut, je m'en souviens, reproduit dans le dernier numéro de Noël de L'Illustration, où l'on me dit que plusieurs figures sont cruellement reconnaissables...
Les dîners académiques! Il paraît qu'il s'en donne beaucoup en ce moment. A l'Académie française, à l'Académie des Beaux-Arts, aux «Sciences morales», il y a des fauteuils vacants à remplir; et l'on se démène. C'est autour de l'Académie française, principalement, que semble s'exciter la curiosité publique et s'agiter les passions. Les écrivains se moquent beaucoup de l'Académie française, dans le monde des lettres, un peu comme se moquent du ruban de la Légion d'honneur ceux qui n'ont que les palmes académiques à la boutonnière. On me citait un jour lu cas de l'un d'eux qui, s'étant déclaré partisan de la suppression des distinctions honorifiques, laissait poser--discrètement--sa candidature au ruban rouge. Quelqu'un s'étonnait. Il répondit: «En demandant que la Légion d'honneur soit abolie, je ne veux pas être accusé d'avoir obéi à un sentiment de rancune personnelle. Il est donc convenable,--il est utile à la cause dont je suis l'avocat, que le gouvernement me décore. Je n'en serai que plus fort, et mieux écouté, quand j'affirmerai qu'il est absurde qu'il y ait des gens décorés.»
Serait-ce dans le même esprit que certains écrivains ambitionnent d'entrer à l'Académie? On les accuserait de jalousie, s'ils disaient du mal d'elle, n'en étant pas. Afin d'être à leur aise pour se moquer de ceux qui en sont, ils sollicitent la faveur d'en être...
Car il leur faut solliciter eux-mêmes cette faveur-là. Ce fut naguère un de mes grands étonnements. On m'avait parlé, dans mon pays, d'une sorte d'aréopage où se trouvaient assemblés les quarante personnages reconnus les plus illustres de France, ou les plus notoirement estimables dans l'art de parler ou d'écrire. On m'expliquait que l'Académie élisait ses membres, et je supposais que ces choix étaient librement faits par elle, sans qu'aucune compétition y intervînt. J'imaginais une assemblée de grands hommes délibérant ainsi; «Z... est illustre. Il fait de beaux ouvrages. Il a rendu de grands services à son pays. Il a hautement honoré sa profession. Il est digne de s'asseoir au milieu de nous; nous le nommons académicien.» Et je me figurais l'immense joie de l'homme qu'allait surprendre en son cabinet de travail un si glorieux hommage. Naïveté! Je ne supposais pas que cette assemblée imposât à ceux qui rêvent d'y siéger l'humiliation de se proposer eux-mêmes à son choix; d'aller frapper à trente-neuf portes; de raconter leurs ouvrages et d'en affirmer trente-neuf fois le mérite...
Ils doivent pourtant subir cette petite avanie; et c'est la condition de leur succès. Il leur faut affronter de gênantes rencontres, des rebuffades, et, parfois même, l'aveu poli de l'antipathie qu'ils inspirent. Ils ne connaîtront la fierté d'être académiciens que s'ils consentent à s'abaisser un peu pour le devenir. N'est-ce pas une coutume peu élégante, et dont on devrait épargner l'ennui à des hommes si considérables?...
D'autant que certains d'entre eux savent être illustres avec tant de modestie! Témoin Me Rousse: Demain samedi, il y aura vingt-cinq ans que Me Rousse appartient à l'Académie française. Il y remplaça Jules Favre, et c'est aujourd'hui un vieillard de quatre-vingt-huit ans; un vieillard mélancolique et frileux, que les Parisiens ont presque oublié. L'occasion était bonne de leur rappeler que M. Rousse existe; et ses collègues avaient formé le projet d'organiser, à l'occasion de ce demi-jubilé académique, une petite fête, très intime, autour de leur doyen. Il les a priés de rester tranquilles. M. Rousse pense probablement qu'il est prudent, quand on a eu la chance d'être «oublié» par le bon Dieu jusqu'à quatre-vingt-huit ans, de ne point faire de bruit...
C'est le geste de Fontenelle, académicien nonagénaire, qui faisait signe aux gens de parler tout bas, quand ils le félicitaient de son grand âge.
SONIA.