*
* *
Si même il n'était point très discourtois de caricaturer publiquement une jolie femme, j'oserais dire que la place de Mme du Gast est marquée, dès à présent, dans cette série de portraits de «grands hommes» dont un tailleur du boulevard illustre hebdomadairement sa devanture, et à l'exposition publique desquels nous avons été conviés ces jours-ci... Un Salon de plus! un Salon de peinture humoristique organisé par un tailleur.
C'est là un aspect tout nouveau de la concurrence commerciale de maintenant, et j'en suis très frappée. On ne cherche plus, pour attirer la clientèle, à se montrer simplement supérieur aux autres par la qualité des choses qu'on lui vend; que cette supériorité semble trop difficile à acquérir, ou que la foule soit incapable de la discerner et d'en tenir compte à ceux qui l'ont acquise, on cherche à l'attirer à soi par d'autres moyens: on l'amuse, on lui fait de petits cadeaux... Et l'on voit des tailleurs, pour amener chez eux la «pratique», organiser des Salons de peinture des journaux distribuer à leurs abonnés des vêtements ou des chaînes de montre, patronner des expositions ou diriger des courses; des maisons de nouveautés donner pour rien à leurs visiteurs des ballons rouges ou des gâteaux; des restaurateurs ajouter au menu du dîner commandé le don d'un bouquet de fleurs, d'un éventail ou d'une poupée. Il ne s'agit plus de bien produire et de bien servir; il s'agit d'étonner, de piquer les curiosités, de flatter les gourmandises; il s'agit de plaire, et nos préférences, en effet, ne vont-elles pas (tant nous sommes lâches) à qui nous courtise le mieux?
Le troupier lui-même veut être courtisé... Il est devenu un personnage dont il semblerait que la société redoute aujourd'hui les rebuffades et s'efforce de gagner, par toutes sortes d'amabilités, la bienveillance. Une société, dite des Jeux du soldat, s'est organisée à Paris et donnait, ces jours-ci, au profit de son oeuvre, une fête qui fut jolie. Le but de cette oeuvre est de rendre aimable aux petits soldats le séjour de la caserne. Autrefois, disent les philanthropes, on s'ennuyait au régiment; il convient qu'à présent l'on s'y amuse. A côté de la cour glaciale ou brûlée de soleil où il manoeuvre, ils ouvrent donc au troupier la chambre fraîche en été, bien chauffée en hiver, où d'honnêtes moyens de récréation lui seront offerts. Je vois qu'en France on se préoccupe beaucoup d'améliorer de toutes les manières la vie du soldat. On le nourrit mieux qu'autrefois; on le fatigue et on le rudoie moins. Un général de mes amis me citait naguère une caserne d'Epinal dont les chambrées ont des parquets cirés. Les hommes, pour y entrer, se déchaussent et mettent des pantoufles. En revenant de l'exercice, l'après-midi, les soldats prennent le thé; et, quand il fait très chaud, ce petit «goûter» est précédé d'une séance de douche. En me contant ces choses, mon ami le général ajoutait: «C'est une autre école. Jadis, nous disions à nos conscrits: «Vous allez faire un métier dur. Des fatigues, de rudes corvées, des privations même vous seront imposées. Mais vous avez l'honneur d'être des soldats. Considérez cela, uniquement. Le reste est sans importance.» On leur dit aujourd'hui: «Vous êtes des citoyens. Faites-nous la grâce d'être un peu soldats, par-dessus le marché. Nous n'abuserons pas de votre patience. En vérité, vos anciens étaient de pauvres diables qu'il faut plaindre et vous serez mieux traités qu'ils ne le furent. Nous vous donnerons de meilleure nourriture et de bons lits; nous serons pour vous pleins d'égards et nous vous fatiguerons le moins possible. Vos députés seront contents.»
»Est-ce une façon d'avoir une armée plus attachée à son métier que celle d'autrefois? J'en doute un peu. Je n'entends parler que de jeunes gens à qui ce confort ne suffit pas et que cette discipline plus douce exaspère. On nous suspecte, on nous raille; et nos indulgences, nos gentillesses semblent ne servir qu'à déchaîner contre nous une liberté de critique et d'irrespect qui eût stupéfié les hommes d'il y a trente ans. Qu'un vieillard tienne pendant huit jours, immobilisés au bout de son fusil de chasse, un millier de soldats et oblige un général à se déranger pour faire sauter sa bicoque et le livrer aux juges, cela m'est égal: c'est l'acte d'un fou. Mais considérez ce qui s'est passé ces temps-ci à Limoges, à Brest: des chefs désobéis, des soldats conspués, violentés par de jeunes ouvriers, soldats d'hier, insulteurs du drapeau sous lequel ils ont servi; à Poitiers, des troupiers-grévistes, abandonnant la caserne en haine d'un chef, comme ailleurs, en haine d'un contremaître, on abandonne l'atelier. Si c'est à de tels effets que doit aboutir l'indulgence qui nous est commandée, j'ai le droit de regretter «l'autre école», celle d'autrefois.»
*
* *
L'«antimilitarisme», comme on dit (quel affreux mot!), n'a cependant pas étendu sa contagion partout. Il y a encore à Paris, et même en banlieue, des gens capables de se passionner pour la gloire de Jeanne d'Arc (ne lui érigeait-on pas tout à l'heure un monument à Neuilly-sur-Seine?), et les fêtes de don Quichotte que célébraient l'autre jour très solennellement, en Sorbonne, mes amis les étudiants et leurs maîtres marquèrent que les gestes d'héroïsme et le «panache» sont choses que ne dédaigne point, tout de même, la jeunesse de ce pays-ci. Il n'y a, pour s'en convaincre tout à fait, qu'à prendre un train le dimanche, le premier venu, à s'en aller regarder, dans les rues des villages qui avoisinent Paris, ou sur les routes, les défilés sportifs où s'exhibent tant de bannières, où tant d'insignes s'arborent aux boutonnières et aux casquettes de tout le monde, où de si ardentes fanfares font tant de bruit, dans la poussière. C'est maintenant au milieu de ces petites troupes que nous allons volontiers, Natenska et moi, passer nos après-midi de dimanche. La saison est propice à ces excursions, et nous nous y instruisons beaucoup... Par exemple, nous ignorions qu'il existât encore, en ce pays-ci, des archers! Eh bien, il en existe. Nous en avons vu tout à l'heure, à Compiègne. Ils sont moins jolis que ne l'étaient assurément leurs ancêtres; ils ont des redingotes et des pantalons noirs; ils sont coiffés de casquettes qui les font ressembler à des employés de la Compagnie du Gaz, et portent l'arc à l'épaule enveloppé d'une gaine de toile cirée. Les hommes de maintenant ont une façon de s'habiller qui tue toute poésie. N'importe! La tradition survit au décor: et, après six mois de dîners mondains, de five o'clock et de «premières», c'est délicieusement reposant, ces journées de soleil passées au milieu de braves gens à l'âme «cocardière», dont la suprême joie est de bien tirer de l'arc, afin d'y gagner un bouquet...
SONIA.
AU SALON DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE
Une acquisition de L'Illustration pour ses abonnés.
Le tableau le plus regardé, au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts, est certainement le Bridge, d'Albert Guillaume, exposé dans la salle XI. Autour d'une table de bridge, deux femmes en élégantes toilettes ont pour adversaires deux hommes en tenue du soir, qui sont certainement, à l'ordinaire, les plus corrects des mondains. Pourtant on voit l'un d'eux debout, la physionomie exaspérée, ses cartes jetées sur le tapis, invectiver son partenaire qui se défend de son mieux. Une excellente peinture, des attitudes finement observées, un sujet qui répond à une des passions du jour, autant d'éléments de succès pour cette jolie toile.