L'anéantissement, à Tsou-Shima, de la flotte russe, demeurera, dans l'histoire des guerres maritimes, comme l'un des événements les plus tragiques, un des désastres les plus épouvantables qu'on aura vus. Tant de vies sacrifiées en quelques heures, tant d'espérances d'un seul coup anéanties, sont pour faire rêver à jamais. L'écroulement de Waterloo, ce coup suprême d'une fatalité qui s'acharnait, soulève à peine de pareils regrets et de pareilles rages.
Maintenant, si l'on détourne un instant les regards de l'infortune irréparable qui atteint tout un grand pays, c'est pour les reporter vers le lit de douleur où l'amiral Rojestvensky déplore, sans doute, de n'avoir pas trouvé, au milieu de ses frères d'armes, une mort glorieuse, de n'avoir pas partagé le sort des héros sans nom engloutis avec leurs navires dans la grande mer, au cours de ces journées néfastes.
VISITE DE L'AMIRAL TOGO A L'AMIRAL ROJESTVENSKY, A
L'HOPITAL MARITIME DE SASEBO
Il avait accompli, en amenant son escadre jusque dans les mers d'Extrême-Orient, un effort surhumain, un exploit qui émerveille les hommes de mer les plus rompus au périlleux métier. Selon l'expression de l'amiral Bienaimé, il n'a pas eu pour lui le Dieu des batailles, mais il a, dans son superbe héroïsme, tout fait pour le mettre de son côté. Et tant de science dépensée, tant de courage, tant d'abnégation, ont abouti à cette effroyable catastrophe.
Il pensa, un moment, peut-être, échapper à l'ultime infortune pour un soldat. Il espéra éviter d'être la proie du vainqueur. Un contre-torpilleur russe l'avait pris à son bord, blessé, sanglant, au soir du combat, lorsque tout fut perdu,--fors l'honneur. Deux navires japonais, envoyés à la découverte, après avoir fouillé toute la nuit l'Océan, rejoignaient au jour deux bateaux russes, dont l'un put encore s'enfuir. L'autre demeura en panne, n'ayant plus d'eau, plus de charbon, le drapeau blanc hissé à son mât de misaine, le pavillon de la Croix-Rouge à son arrière: c'était le Biedovy qui portait Rojestvensky et son état-major.
Les officiers russes supplièrent en grâce leurs ennemis de laisser leur chef sous leur garde, sur le navire où il était, de lui éviter une souffrance de plus. Les Japonais y consentirent, mais placèrent sur le pont du Biedovy une garde armée, en stipulant froidement qu'elle exécuterait, sans faillir, l'amiral, au cas où d'autres vaisseaux russes arriveraient et tenteraient de l'enlever.
Il arriva ainsi à Sasebo à la remorque du Sazanami, par une mer houleuse, dure aux pauvres blessés ballottés à ses soubresauts furieux.
Enfin, l'amiral put être transporté à l'hôpital où des soins dévoués l'entourèrent, et la chevalerie des vainqueurs, cette fois, ne ménagea rien de ce qui pouvait adoucir cette immense infortune, lui faire oublier le traitement martial à l'excès qu'on lui avait infligé sur le Biedovy.
Il était blessé en six endroits. A peine reposait-il dans le petit lit blanc que le ministre de la marine, l'amiral Yamamoto, lui faisait porter des fleurs par brassées, accompagnant l'envoi de cette touchante dépêche: