Ne dénigrons donc point notre idéalisme; il fait des jaloux parmi ceux dont nous sommes jaloux; et saluons très bas les braves gens qui ont fait huit jours de mer pour venir chercher à Paris un vieux cercueil où il est probable que gît la dépouille d'un de leurs grands hommes. Il y a là l'indice d'un sentiment neuf que les Yankees d'il y a cinquante ans ne connaissaient pas.

Mais ne méprisons pas trop non plus les joies que donne l'argent, ni surtout les délicieux rêves que suscite en nous la possibilité de conquérir la fortune tout d'un coup!

Cette Loterie de la Presse a mis, autour de moi, toutes les têtes à l'envers. «Trois lots d'un millions! Que feriez-vous si vous gagniez un million demain?» Et l'on discute, on fait ses comptes. Les moins gourmands déclarent qu'un lot de cent mille francs les contenterait. «Cent mille francs? dit ma modiste; j'en demande la moitié pour être heureuse.» On se promet des cadeaux les uns aux autres; on bâtit mille projets puérils et charmants. Et cela déjà est un bonheur qui vaut bien la pièce d'or dont on l'aura payé.

Car, si gagner à la loterie est une joie, c'en est une aussi, même si l'on n'y gagne rien, de penser que, peut-être, on y gagnera quelque chose; c'est une joie, en somme, et très réelle, que d'espérer; que de vivre un mois ou deux dans l'attente du coup de hasard qui vous fera riche. Certains philosophes trouvent immoral cet espoir-là. En quoi l'est-il?

J'ai connu un homme de lettres très illustre (mort aujourd'hui) qui était joueur. Il m'avouait un jour sa passion. Et, comme elle lui avait coûté très cher, cette passion-là, je lui demandais:

--Ne vous corrigerez-vous jamais?

Il sourit:

--Non, dit-il; car, pour celui qu'amusent vraiment les caprices du hasard, il y a, au jeu, deux émotions et, par conséquent, deux joies: la première, c'est de gagner; la seconde, c'est de perdre.

Je crois que, tout de même, celui-là exagérait.
Sonia.

NOTES ET IMPRESSIONS