Pour attraper une personne dans le moment qu'elle se fait servir, faut avoir perdu le sentiment. Fous-moi le camp. Tu es heureux encore que je ne t'aie pas fait ramasser. (En s'en allant.) Un homme à qui je prête depuis deux mois des vingt sous et des quarante sous par semaine! Mais il n'a pas de savoir-vivre, quoi!
Le garçon marchand de vin met les volets.
SCÈNE II
CRAINQUEBILLE.
Eh! l'Auverpin!... l'Auverpin! écoute donc. Il se défile. Il veut rien entendre. Ce que j'ai contre cette morue-là, c'est que toutes font comme elle, toutes. Elles font mine de ne pas me connaître. Madame Cointreau, madame Lessenne, madame Bayard. Toutes, quoi!... Alors, parce que l'on a été mis pour quinze jours à l'ombre, on n'est plus bon seulement à vendre des poireaux. Est-ce que c'est juste? Est-ce qu'il y a du bon sens à faire mourir de faim un brave homme parce qu'il a eu des difficultés avec les flics. Si je ne peux plus vendre mes légumes, je n'ai plus qu'à crever... Vrai! J'aurais volé et assassiné, j'aurais la gale, que ça ne serait pas plus pire. Et le froid et la faim... J'ai pas mangé. Allons! crève! crève donc, père Crainquebille! Ah! il y a des moments où on regrette de n'être plus là-bas. (Un agent se tient immobile dans le fond. Crainquebille l'aperçoit et dit:) Ah! que je suis bête, puisque je connais le truc, pourquoi que je m'en servirais pas?... (Il s'approche doucement de l'agent qui est presque à l'avant-scène et d'une voix hésitante et faible:) Mort aux vaches! (L'agent regarde Crainquebille avec tristesse, vigilance et mépris. Un temps. Crainquebille, étonné, balbutie:) Mort aux vaches! que je vous ai dit.
L'AGENT.
Ce n'est pas à dire... pour sûr et certain que ce n'est pas à dire. A votre âge, on devrait avoir plus de connaissance... Passez votre chemin.
CRAINQUEBILLE.
Pourquoi que vous ne m'arrêtez pas?
L'AGENT, secouant la tête.