Hein, crois-tu!...

LE MARCHAND DE MARRONS.

Qu'est-ce que tu veux? Il a raison: on ne doit pas battre les enfants des autres, ni leur reprocher leur père qu'ils n'ont pas choisi... Depuis deux mois que tu es sorti de là-bas, mon vieux Crainquebille, tu n'es plus le même, tu es mauvais coucheur, tu es mal embouché. Ça ne serait encore rien. Mais tu n'es plus bon que pour lever le coude.

CRAINQUEBILLE.

J'ai jamais été fricoteur, mais faut comme ça, de temps en temps, que je boive un verre pour me donner des forces et pour me rafraîchir. Sûr que j'ai quelque chose de brûlé dans l'intérieur. Il n'y a encore que la boisson comme rafraîchissement.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Ça ne serait encore rien, mais t'es mou, t'es feignant. Un homme dans cet état-là, autant dire que c'est un homme par terre et qui peut pas se relever. Tous les gens qui passent lui pilent dessus.

CRAINQUEBILLE.

C'est vrai! j'ai plus le courage que j'avais. Je suis fini. Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse. Et puis, depuis mon affaire en justice, je n'ai plus le même caractère. Je suis plus le même homme, quoi! Qu'est-ce que tu veux? Ils m'ont arrêté pour avoir crié: «Mort aux vaches!» C'était pas vrai. Y a un médecin décoré qui leur a dit que non. Ils n'ont rien voulu savoir. Par exemple, les juges sont bien polis, pas un gros mot, mais on peut pas s'expliquer avec eux. Ils m'ont donné cinquante francs, y m'ont étouffé ma voiture qu'il m'a fallu quinze jours pour remettre la main dessus. Tout ça, c'est vraiment extraordinaire. Je le jure, c'est comme si j'étais allé au théâtre.

LE MARCHAND DE MARRONS.