Et l'on cause; on échange de rapides impressions sur les événements des dernières semaines: le krach des sucres, l'équipée de Gallay, la paix signée... La paix! C'est la grande nouvelle dont tout le monde s'entretient avec joie. Elle m'a délicieusement surprise, à mon retour de voyage, et j'en ai ressenti d'abord comme un allégement,--le bonheur de se réveiller au milieu d'un cauchemar qui faisait mal. Et puis ce bonheur s'est obscurci de visions tristes, et maintenant j'enrage. Je ne pense plus aux milliers de jeunes hommes dont l'accord des diplomates vient de décréter le salut, et qui vivront; ni aux milliers de mères qui, depuis huit jours, songent: «Je reverrai mon fils»... Je pense aux autres qui ne reviendront pas; et surtout aux malchanceux, aux victimes de la dernière heure, que les balles, la mitraille et les baïonnettes fauchèrent un peu partout, depuis cinq mois, dans les steppes de Mandchourie,--et sans gloire, en d'obscurs petits combats dont l'Histoire ne retiendra même pas les noms. Ceux d'avant furent des héros. Ils tombèrent en des luttes épiques et desquelles le sort de leurs patries allait dépendre; ils eurent le sentiment qu'ils mouraient pour quelque chose. Mais ceux d'après? Voilà plusieurs mois que cette guerre était interrompue et que nous en guettions la fin. Mais une interruption de guerre n'empêche point que des avant-gardes, la nuit, ne se heurtent, qu'un piège ne soit tendu à une troupe en marche, qu'une sentinelle n'envoie, pour se distraire, une balle au soldat ennemi qui passe; qu'on ne s'égorge ou qu'on ne se fusille par «petits paquets», sans haine, au hasard des rencontres; non parce que la consigne est de se battre, mais parce que celle de ne se battre plus n'est pas donnée encore. On s'occupe, on s'entretient la main; et, tandis que paisiblement les diplomates font leurs malles, prennent contact, s'offrent des cigarettes, négocient, là-bas des enfants qui ont des mères continuent de s'entre-tuer sans savoir pourquoi, en attendant que les diplomates aient fini leurs cigarettes et que sur leur ordre--communiqué sans hâte--les clairons aient sonné: Cessez le feu! Ce sont ces petits que je plains. Ils auraient pu vivre, et il n'a servi de rien qu'ils tombassent sur un champ de bataille. Ils sont tombés tout de même, et ne se relèveront plus.

Il n'y a, au fond, que ces krachs-là qui laissent après eux des ruines irréparables. Les autres finissent toujours, quoi qu'on dise, par s'oublier, et le sucre--si gros qu'en soient les morceaux--fond tôt ou tard au fond du verre... Tout s'arrange; il n'est que d'y mettre le temps et le prix.

Les bonnes gens ont un proverbe que j'aime fort: «Plaie d'argent n'est pas mortelle.»

Il y a eu cette fois mort d'homme, il est vrai; mais une mort qu'aucune loi n'ordonnait et que personne n'eût exigée. Aussi l'Église a-t-elle eu pitié de ce désespoir; et elle l'a appelé «folie» afin de pouvoir, sans enfreindre sa règle, prier tout haut pour celui qui n'était plus.

Quelques-uns ont reproché à M. l'abbé Fleuret sa complaisance. «Cet homme était sain d'esprit, lui ont-ils dit, et vous le saviez.»

Le prêtre a répondu qu'il s'était conformé à l'affirmation d'un médecin dont il lui était interdit de mettre en doute le témoignage. Il a eu raison. Mais il me semble qu'il eût pu répliquer plus simplement encore à ceux qui le blâmaient d'avoir été trop généreux:

«Ce n'est peut-être pas faire acte de folie que de s'appuyer au coeur le canon d'un pistolet, dans la minute où l'on voit sa fortune effondrée et son honneur perdu... Mais c'est être fou, et de la plus indubitable façon, que de prétendre vivre comme a vécu, pendant trente ans, cet homme-ci.

» Il était pauvre: il est devenu riche; il avait le goût des honneurs, et les honneurs lui sont venus; l'ambition de jouer un rôle le tentait: il l'a joué. A force d'intelligence et de volonté, cet homme avait atteint le plus haut degré d'influence et de prestige qu'il pût souhaiter. Il était envié pour son bonheur, admiré pour sa supérieure habileté, vénéré pour sa droiture. Il n'avait qu'à vivre, à se laisser vieillir, pour voir grandir sa fortune et l'honneur de son nom. Il n'a pas voulu. Il a eu, à soixante ans, la hantise d'ajouter aux vingt millions qu'il possédait d'autres millions; il a sacrifié sa tranquillité, la paix de sa conscience et de son esprit, la sécurité des siens, à la vanité d'être plus riche encore, de s'encombrer d'autres millions inutiles; pourquoi? Ce supplément d'opulence n'eût rien ajouté à son bien-être, à son bonheur intime, aux agréments de sa vie, à la réputation dont il jouissait. Cependant, pour le conquérir, il s'est déshonoré lui-même et il a ruiné plusieurs familles autour de lui. Cet homme est donc privé de raison. Et sa folie ne m'est pas prouvée par la façon dont il est mort, mais par celle dont il a vécu. Voilà pourquoi, quel que soit l'avis des médecins sur son cas, j'estime qu'il a droit à nos prières...»

L'Église n'a pas eu maille à partir, ces jours-ci, qu'avec ceux qui l'accusaient de complaisance; il lui a fallu répondre aux injures des libres penseurs qui lui reprochent, à la date de 1905, la mort du chevalier de La Barre, après celle d'Étienne Dolet. Un de ceux-ci, à qui, tout à l'heure, quelqu'un reprochait devant moi la ténacité de si vieilles rancunes, répondit assez spirituellement: «Pourquoi la rancune, en Histoire, serait-elle moins légitime que la reconnaissance? Le 17 septembre prochain, le gouvernement de la République nommera «chevalier de la Légion d'honneur» la ville de Saint-Dizier, pour la récompenser de s'être, en 1541--il y a trois cent soixante et un ans--bien battue contre les troupes de Charles-Quint. S'il est permis--ans ridicule--de glorifier d'aussi vieux exploits, je ne conçois pas que nous vous choquions quand nous prétendons élever une statue au chevalier de La Barre, et flétrir, en 1905, un crime judiciaire commis en 1766. Il faut être juste avec tout le monde.»

Il est vrai. Cependant (et abstraction faite de la question de savoir pourquoi l'Église porte ici le poids d'une faute que la justice laïque fut seule à commettre), on ne saurait aimer, la façon dont nos libres penseurs ont organisé leur vengeance. Il ne leur suffit pas d'élever un monument à la mémoire du martyr: ils l'érigent en face du Sacré-Coeur. Ce n'est point un mort qu'ils glorifient; c'est une idée qu'ils opposent--comme un défi--à une autre idée. «Réparation», disent-ils. «Provocation», répondent les braves gens qui n'aiment pas les batailles dans la rue...