A peine la Belgica amarrée à l'entrée du bassin d'Ostende, le prince, qui avait commandé lui-même la délicate manoeuvre de l'accostage, voulait bien résumer pour nous ces quelques semaines d'une vie rude et salubre, au milieu des brumes interminables du Nord, des glaces de la banquise, des tourmentes, des frimas, avec, comme distractions, de fructueuses parties de chasse.
Nous avons annoncé en son temps le départ de la Belgica et donné la composition de son état-major. On sait que le duc d'Orléans avait fait appel au concours éclairé du commandant de Gerlache, qui fut son principal collaborateur et dont l'expérience et le dévouement, nous disait-il, lui ont été particulièrement précieux.
C'est le 3 juin dernier que l'expédition quittait Tromsoe, faisant voile au nord pour le Spitzberg; on était en avance et, sur les conseils de M. de Gerlache, le prince avait décidé de profiter de cette circonstance et d'aborder la banquise non plus par le sud, comme l'avaient fait les précédents explorateurs, mais par le nord.
Il demeura un mois dans les eaux du Spitzberg, étudiant la côte ouest, multipliant les expériences océanographiques.
Le moment venu, au jugé, de foncer sur la banquise, la Belgica remonta au-dessus du Spitzberg, poursuivant toujours les sondages et les pêches d'étude. La marche en avant fut quelques jours retardée par les glaces flottantes. Enfin le 8 juillet, par 80° 20 de latitude nord et 5° 40 de longitude est, on atteignait la banquise. Il fallut en côtoyer le bord abrupt en redescendant vers le sud-ouest, en quête d'un passage libre qui permît à la Belgica de s'y engager. On revint ainsi en arrière jusqu'au 21 juillet. Ce jour-là, par 76° 10 de latitude nord et 7 degrés de longitude ouest, on découvrait un chenal navigable, dirigé vers le nord-ouest. On le suivit.
Pendant toute une semaine, on navigua à l'aveuglette, à travers d'épaisses brumes. Mais on avait depuis longtemps dépassé le point extrême auparavant reconnu, le cap Bismarck. Et encore, ce point, baptisé comme la Terre du Roi Guillaume à la suite de l'expédition conduite par le capitaine prussien Koldewey, n'avait-il pas été atteint par mer. Après la perte de l'un de ses navires, la Hansa, Koldewey avait fait hiverner le second, la Germania, à l'île Sabine, et ce fut en traîneau, avec un détachement de son personnel, qu'il alla planter le drapeau prussien sur ce promontoire avant lui inconnu.
Le duc d'Orléans allait avoir meilleure fortune que ce devancier: le 28 juillet--la Belgica avait stoppé la veille--comme le prince, chasseur passionné et tireur dont l'habileté a émerveillé ses compagnons, venait de «descendre» un ours superbe, le rideau de brume s'éclaircit, se leva. On aperçut alors, dans le demi-jour polaire, une terre assez élevée qui émergeait, à bâbord du navire, de l'immensité blême. Une émotion indicible s'empara de tous. Séance tenante, Monsieur le duc d'Orléans partit avec un détachement pour l'atteindre; deux heures après, il la foulait. Un cairn était élevé et le drapeau aux trois couleurs françaises mettait sa note joyeuse dans ce paysage de désolation. Le soir elle était appelée «Terre de France» et, sur la proposition du commandant de Gerlache, avec l'assentiment du prince, la pointe qui la terminait reçut le nom de cap Philippe.
On quitta le 5 août ce point pour regagner la mer libre que l'on retrouva par 70° 20 de latitude.
La côte orientale du Groenland, du cap Bismarck au cap
Philippe. (Relevé du peintre Mérite.)