Il sombra à 18 kil. 800 de Port-Saïd, au bord de la rive d'Asie, à un endroit où le canal se déroule en plein désert. L'épave n'obstruait pas complètement la grande voie navigable; elle laissait libre, du côté de la rive d'Afrique, un chenal de 27 mètres qu'on porta rapidement à 37 mètres en reculant la berge, et la navigation put ainsi continuer. Pourtant, le passage des navires n'était pas sans danger: le bateau coulé pouvait se déplacer, se rapprocher du milieu du canal; une collision eût provoqué une explosion. La Compagnie de Suez décida, pour plus de sécurité, de faire sauter cette redoutable épave, en entourant l'opération, toujours délicate, de toutes les précautions possibles et en cherchant à réduire au minimum les dégâts matériels.

Gerbe d'eau et de fumée de 890 mètres de hauteur.
L'explosion du Chatham, à 9 h. 50, le 28 septembre,
vue d'une distance de 10 kilomètres, limite de la zone accessible.

On dévia notamment, vers l'intérieur, le canal qui, sur la rive africaine, approvisionne Port-Saïd en eau douce et qu'on craignait de voir obstruer par la violence de l'explosion.

L'explosion fut fixée au jeudi 28 septembre.

En vue de parera tout accident de personne, on avait disposé, à 10 kilomètres de l'épave, un cordon de soldats égyptiens, chargés d'empêcher toute circulation; des gardiens montés sur des barques sillonnaient le lac Menzaleh, au sud, interdisant à quiconque l'approche de la zone dangereuse, et des patrouilles chevauchaient en plein désert.

La veille au soir, à 4 heures, la navigation avait été interrompue dans tout le canal. Des scaphandriers avaient pénétré dans la cale du Chatham et avaient disposé, non loin de l'explosif qui y était accumulé, des caisses de dynamite amorcées, qu'un fil électrique reliait à une cabane située à 7 kilomètres de distance. De cette cabane, un ingénieur de la Compagnie pouvait, en pressant simplement un commutateur, déterminer l'explosion.

Le jeudi matin, à 9 h. 50 exactement, la charge entière sautait, soulevant avec un fracas terrible une énorme masse d'eau et de fumée. Cette gerbe montait à 890 mètres de hauteur. Sur la seconde de nos photographies, ce n'est qu'un nuage visible à peine sur l'azur uni du ciel. Mais notre correspondant avait dû, soumis aux mesures de police, se placer à 11 kilomètres du Chatham. Si l'on y pense, on se rendra compte à quel point les effets de l'explosion durent être formidables, pour avoir été enregistrés ainsi, par l'objectif, à une pareille distance. C'est d'ailleurs la plus forte explosion de dynamite qui ait jamais eu lieu, depuis que cette substance est connue.

Aussitôt après l'explosion, les agents de la Compagnie de Suez allaient en constater les effets: certains débris avaient été projetés à 1.500 mètres de l'épave. Quant à la berge la plus rapprochée du Chatham, elle était endommagée sur une longueur de 200 mètres et une profondeur de 50 mètres. Enfin on amenait immédiatement sur place des bigues et des ouvriers pour enlever les épaves.