Le théâtre de l'Oeuvre vient de représenter, avec un succès constaté par toute la presse, la plus saisissante des oeuvres dramatiques de Maxime Gorki: Dans les Bas-Fonds. La version française de M. Halpérine-Kaminsky a grandement contribué, par ses qualités scéniques, à la forte impression produite sur les spectateurs. Quant à l'interprétation, elle a été remarquable surtout par son ensemble, et tous les artistes seraient à citer. Nommons les principaux: Mmes Archaimbaud, de Raisy, Dortzal; MM. Lugné-Poe, incomparable en même temps comme metteur en scène, Adès, Marey, Saillard, etc.
Mais voici que cette oeuvre originale et puissante a tenté de grandes artistes comme Eleonora Duse et Suzanne Després. Et elles vont incarner, le 23 octobre prochain, dans une représentation qui doit être unique, les deux soeurs, Vassilissa et Natacha, qui aiment le même homme, Vaska Pepel.
La scène que nous reproduisons, d'après une photographie prise au Théâtre Artistique de Moscou, où les Bas-Fonds furent créés sous la direction de l'auteur, montre précisément les deux femmes aux prises: Natacha, échaudée par Vassilissa, est défendue par Pepel, tandis que Vassilissa est retenue par la foule des vagabonds.
Natacha, ce sera Mme Suzanne Després; Vassilissa, ce sera la Duse.
LE PRINCE SERGE TROUBETZKOÏ
Le prince Serge Troubetzkoï.
--Phot. Smirnof.
Le parti libéral russe vient de perdre l'un de ses chefs les plus sages et les plus respectés, l'un des hommes en qui il avait mis le plus d'espérances: le prince Serge Troubetzkoï.
Issu d'une famille très aristocratique--un de ses frères est maréchal de la noblesse de Moscou--il s'était, avec son autre frère Eugène, voué à l'enseignement. Il professait à l'Université de Moscou. Son savoir étendu, la merveilleuse clarté de son esprit et, peut-être plus que tout cela, un rare talent de parole lui avaient donné sur le corps enseignant un ascendant considérable et conquis, parmi les étudiants, une enthousiaste popularité. Aussi, quand s'ouvrirent pour l'Université les temps critiques, au milieu des conjonctures les plus graves, alors que les élèves désertaient les cours, que les professeurs abandonnaient leurs chaires plutôt que de subir les entraves que leur voulait imposer le pouvoir, le prince Serge Troubetzkoï fut-il, par un vote unanime de ses collègues, élu recteur. Lourd et périlleux honneur, dans de telles circonstances! Il ne s'y déroba point.
Après avoir, dans une entrevue récente, exhorté au calme les étudiants, avoir obtenu d'eux la promesse qu'ils ne le troubleraient point, par d'intempestives manifestations, dans l'accomplissement de la mission qu'il allait remplir, il se rendait à Saint-Pétersbourg pour plaider, auprès du gouvernement, et surtout de l'intransigeant et tout-puissant général Trépof, la cause des deux libertés qui lui étaient si chères: la liberté de réunion, la liberté d'enseignement.