L'Almanach de Gotha mentionne que le prince Pierre-Napoléon Bonaparte, troisième fils de Lucien, frère aîné de Napoléon, épousa religieusement, à Paris, le 22 mars 1853, Justine-Eléonore Ruflin, née le 1er juillet 1832. Et ce nom plébéien, uni à ce nom illustre, au milieu de tous les vocables retentissants dont la liste emplit ce qu'un fantaisiste appelait le «Bottin des Vanités», étonne tout d'abord et déconcerte. Voici l'histoire:
Mlle Eléonore Ruflin était la fille d'un contremaître ébéniste du faubourg Saint-Antoine; or, vous savez si le peuple de Paris fut un temps enivré de la gloire napoléonienne! A l'humble foyer familial, la jeune fille avait été élevée par son grand-père, ancien soldat de la Grande Armée, dans le culte de la légende impériale. On imagine sans peine quel émoi fut le sien le jour où, dans la maison d'un député, elle se trouva en présence d'un propre neveu du grand homme, le prince Pierre, membre lui-même du Corps législatif et venu en visite chez son collègue. La jeune fille était charmante; le prince l'aima et résolut de l'épouser. Mais quand, par pure déférence, et quoiqu'il vécût fort éloigné des Tuileries, il sollicita de son impérial cousin son consentement à ce mariage, il se heurta à un refus. Il y avait un précédent dans sa famille: le mariage de Lucien, son frère, avec Mme de Bleschamps, contre le gré de l'empereur. Il passa outre, lui aussi, sans s'inquiéter des suites.
La princesse Pierre-Napoléon Bonaparte dans son salon, à Cimiez.--Phot. Lacroix.
Les deux époux allèrent cacher leur bonheur--et leur médiocrité--dans cette villa d'Auteuil que le coup de revolver qui tua Victor Noir allait rendre si tragiquement célèbre. Ce drame, ce fut dans leur vie à tous deux le premier coup de l'adversité. L'avenir leur réservait des assauts plus terribles.
La guerre vint, le régime impérial s'écroula; il fallut fuir la maisonnette d'Auteuil, que les boulets prussiens allaient un peu plus tard détruire. Malade, sans ressources, le prince Pierre se réfugia à Londres avec les siens--il avait eu de son mariage cinq enfants, dont deux seulement survivent. Ce fut, sans appui, sans amis, une détresse terrible. La princesse, se ressouvenant de ses origines, s'était mise à travailler, avait ouvert un magasin de modes;--ainsi, sous la Révolution, une marquise de La Londe avait été dame de comptoir; une comtesse de Virieu, ravaudeuse en plein air!--Tout son admirable héroïsme ne parvint pas à épargner aux êtres chers les angoisses les plus cruelles.
Elle les ramena vers Paris quand le calme y fut rentré, espérant y trouver la vie plus aisée. Ceux qui auraient eu le devoir de lui venir en aide lui offrirent une aumône, à condition qu'elle allât rejoindre en Italie les autres Bonaparte, descendants de Lucien. Elle refusa: fille du vieux faubourg patriote, elle entendait avant tout que les deux enfants qu'elle avait conservés, le prince Roland et la princesse Jeanne, depuis marquise de Villeneuve, restassent Français. Et elle parvint--au prix de quels miracles! --à les élever, non certes dans le faste, et à leur donner une éducation digne du grand nom qu'ils portaient. Ils lui en avaient voué, avec la plus tendre reconnaissance, la plus vive des affections. La fortune, d'ailleurs, leur avait donné plus tard à tous trois d'éclatantes revanches, dont seul le prince Pierre, mort en 1881, ne put profiter, et c'est dans l'admirable hôtel du prince Roland, avenue d'Iéna, que la princesse est morte, entourée de soins empressés.
Elle était demeurée dans l'opulence simple et bonne, en sympathie toujours avec le peuple d'où elle était issue. Elle le prouva à maintes reprises.
G. B.
LA DUCHESSE DE TALLEYRAND
Le monde parisien vient de perdre une de ses personnalités les plus marquantes, la duchesse de Talleyrand et Sagan, qui s'est éteinte, la semaine dernière, à Loches.