C'est par un journal parisien que fut organisée cette agape folle et c'est à l'initiative d'un autre journal que les cinquante mille convives du premier durent de voir s'ouvrir gratis, pendant cet après-midi de dimanche, à leur joyeuse cohue, une demi-douzaine de concerts et de théâtres du boulevard.
La furieuse concurrence que se font ici quelques gazettes a donné naissance à un journalisme nouveau, d'une espèce très particulière, et qui ne ressemble en rien à celui d'autrefois. La politique pure y tient peu de place; la littérature et les arts, moins encore; et telle feuille n'a dû sa grande vogue qu'au parti pris d'intervenir (utilement quelquefois) en toutes sortes d'affaires qui ne la regardaient point. Tous les matins, j'ouvre avec une curiosité gourmande le journal qu'on m'apporte et je pense: «Qu'ont-ils trouvé d'amusant aujourd'hui?» Je suis rarement déçue; mon journal a presque tous les matins «trouvé quelque chose». Il institue des concours sportifs, athlétiques ou littéraires; il donne des fêtes, il lance des bateaux, patronne des ascensions, me fait à chaque instant de petits cadeaux que je ne lui demande pas; même il ne lui déplaît point de suppléer de temps en temps, par sa propre action, à l'indolence de l'action publique; il s'arme de pioches pour démolir une palissade que l'État n'abat point assez vite et, si je me plains à lui que les bureaux de poste de mon quartier soient malpropres, il y dépêche ses garçons, avec des plumeaux et des balais.
Nous aurions mauvaise grâce à critiquer ces moeurs nouvelles; elles sont le fruit de notre scepticisme. On nous sait devenus presque insensibles à l'attrait des graves controverses; on comprend que nous voulons être amusés--au besoin «épatés»--plutôt qu'instruits; et que dépenser beaucoup de talent à défendre simplement, une fois par jour, deux ou trois idées qu'on croit justes n'est pas un suffisant moyen de garder fidèle autour de soi la foule qui vous lit. Alors on se préoccupe de divertir cette foule, de lui plaire, de la faire rire; d'aguicher, par des moyens violents, sa curiosité nonchalante; d'opposer à la parade d'en face, qui l'attire, une parade encore plus séduisante qui la retienne. Et tout cela est de très bonne guerre.
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Promenade aux serres du Cours-la-Reine: une promenade d'automne, délicieuse, un peu mélancolique. Les chrysanthèmes convient Paris à leur rendre visite; c'est «leur semaine»; et déjà les voilà qui penchent vers le gazon des plates-bandes leurs chevelures fatiguées. Mais je les aime ainsi. Même un peu fanées--et comme lasses d'avoir reçu tant de monde depuis huit jours--les orgueilleuses fleurs sont encore belles; droites sur leurs tiges, elles me font penser à ces maîtresses de maison qui n'avouent pas leur migraine et gardent le sourire aux lèvres tant que leur dernier invité n'est pas parti. Et puis, ces fleurs m'intéressent par ce qu'il y a en elles de symbolique. En leur donnant la beauté, la nature leur a refusé le parfum; en sorte que la foule les admire, sans les aimer beaucoup; elle va les regarder une fois par an, comme elle va voir passer, en des équipages somptueusement attelés, le jour du Grand Prix, des femmes très élégantes et très belles que la vie ennuie et qui, du haut de leur splendeur inutile--la beauté sans parfum des chrysanthèmes--envient le bonheur plus simple et plus sûr de celles «qui vont à pied». Et c'est ainsi que, peut-être, les hautains chrysanthèmes, s'ils avaient une âme, envieraient, aux serres du Cours-la-Reine, les humbles petites fleurs, les pommes et les poires si modestement alignées loin de leurs plates-bandes, et dont la bonne odeur flottait tout à l'heure dans l'air tiède, autour de nous.
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... Visite au Salon des gravures en couleurs, rue de Sèze. La saison est à peine commencée, et voilà la deuxième exposition d'art, à côté du Salon d'automne, où nous sommes invités chez Petit. Et deux autres encore nous étaient annoncées, dans la même maison, pour cette semaine; et cela continuera ainsi jusqu'au printemps.
Je m'en réjouis. Nul coin de Paris ne me semble plus propice à la contemplation tranquille d'une oeuvre d'art. Un long vestibule silencieux, sobrement décoré, dans le demi-jour duquel l'oeil distingue, au long des murs, des aquarelles, des gravures qu'on a vues déjà et qui semblent vous accueillir comme de vieilles connaissances: «Entrez donc, madame; vous êtes chez vous.» Quelques marches de marbre à monter; au palier, le salut déférent d'un gardien qui parle bas, comme au seuil d'un appartement où il y aurait un malade; et la salle, la longue salle rectangulaire où, du plafond vitré, tombe une lumière douce. On n'entend qu'un murmure de voix. Sur d'épais tapis s'amortit le bruit des pas. Le long des cimaises de chêne et des tentures rouges où les cadres sont disposés, des gens vont et viennent, à pas lents, comme recueillis. Et les femmes surtout, dans ce décor d'élégance intelligente et de paix, sont pour une étrangère si intéressantes à observer. Je me suis posé un jour cette question: «Vers quelle heure et en quel lieu la Parisienne rencontrée hors de chez elle est-elle le plus gentille? Pour la surprendre en la plénitude naturelle de sa grâce, où faut-il aller?»
J'ai trouvé: il faut la suivre, entre trois et cinq heures, un jour d'exposition, tandis qu'elle regarde des tableaux. Elle est si joliment habillée! Jamais, ce me semble, la modiste et le couturier n'ont combiné plus heureusement que cette année les formes propres à faire valoir l'élégance de sa «ligne». Sur la jupe de drap foncé, molle et traînante, la longue tunique, très ajustée, moule exactement les hanches souples, un peu plates, et le buste aminci où la sobre décoration du corsage--noeud de dentelle ou bouquet--met une note claire. Le chapeau, menu, joliment fleuri, très «en l'air», dégage à souhait la ligne de la nuque et des tempes; suspendu négligemment et comme épanoui autour des épaules, un peu bas, le boa de fourrure y dessine une sorte de décolletage délicieux. Elle marche... et presque toujours elle marche bien. Le poignet gauche appuyé à la hanche, elle promène au long des cadres accrochés, d'un geste un peu pédantesque et dédaigneux, le face-à-main d'écaille, à longue tige. Elle s'arrête, prend un recul, observe, puis s'esquive, et puis revient; elle voudrait fixer sa préférence, trouver l'oeuvre de son choix, s'éprendre violemment de quelque chose, ou faire semblant; et dans cette diversité d'attitudes--curieuse de tout, attentive à tout, émue, amusée ou choquée d'on ne sait quoi--elle apparaît comme un vivant poème de grâce légère; elle est «la Parisienne», c'est-à-dire l'aquarelle que, dans une exposition de tableaux, les hommes regardent avec le plus de plaisir...
Sonia.