Avec nos jumelles, nous inspectons la mer et nous nous réjouissons d'être descendus à temps.
Le jour se lève, nous distinguons très nettement les flots dont le bruit parvient jusqu'à nous... Puis il nous semble que le rivage s'éloigne comme si progressivement, telle une fée armée de son bâton magique, la terre empiétait sur le domaine des eaux, et l'Océan fuit de plus en plus rapidement bien que le bruit des vagues monte toujours aussi distinctement à nos oreilles.
Serions-nous le jouet d'une hallucination? Quelle peut être cette marée diabolique qui transforme ainsi le lit des flots? Le soleil se lève derrière les hautes montagnes, son disque ensanglanté apparaît à l'horizon et les côtes s'éloignent encore... Nous braquons nos jumelles... hélas! il n'y a plus de doute, la mer a disparu. Nous avons été le jouet d'un mirage extraordinaire et dans la vallée, comme pour se rire de nous, les cascades d'un torrent simulent le déferlage des vagues.
Nous sommes furieux, car nous avions encore dans notre nacelle le lest suffisant pour nous maintenir toute la journée dans les airs.
Mais il faut bien nous résigner et aller tout d'abord chercher du renfort pour descendre notre ballon au fond de la vallée; en effet, dans notre précipitation à regagner la terre et par la nuit noire, nous avons atterri au haut d'une montagne.
Un village nous apparaît en contre-bas; nous nous y rendons aussitôt.
Ah! quel village, et comme il a sa couleur locale de saleté! Mais, en revanche, les habitants, fidèles à leurs vieux principes d'hospitalité, y sont charmants et serviables. Un vieillard, don Felipe Alonso Garcia, qui paraît avoir la haute main sur tout le Torno (c'est le nom du village), nous dit que tous vont aider à la descente du matériel. Je parle de rétribution, mais le vieillard réplique que personne ici n'acceptera d'argent, car, ajoute-t-il, il ne faut pas que jamais l'on puisse dire qu'un étranger venu au Torno réclamer de l'aide et du secours ait dû payer pour cela.
Une demi-heure après, le «pueblo» tout entier, hommes, femmes, enfants, gravit la montagne de «Fuente Lengua» et c'est bientôt, à travers les escarpements et les rochers, de longues théories de paysans espagnols en pittoresques costumes portant sur leur dos le ballon et tous ses agrès.
Le tout est descendu jusqu'à l'une des maisons du village et demain, car le trajet est long, l'Elfe rejoindra par les mêmes moyens, avec l'adjonction de quelques mules de charge, le bas de la vallée. C'est en ce point que passe la route qui mène à Placenzia, petite ville de l'Estramadure dotée d'un chemin de fer et surtout célèbre dans toute l'Espagne par l'internement volontaire de Charles-Quint au couvent de Saint-Just, après son abdication.
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L'Elfe deux heures après l'atterrissage, qui se fit à 5 heures du matin. |
Le transport de l'Elfe en charrette à boeufs, sur la route de Placenzia. |