«Mme Simone a décidé de conquérir les États-Unis et, ce que femme veut, Dieu le veut, surtout lorsque c'est une Française... Déjà l'hiver dernier elle avait donné une très remarquable série de représentations en anglais. Elle avait interprété des adaptations de la Rafale, du Voleur, du Retour de Jérusalem, de la Princesse lointaine, de Froufrou. Cette saison elle a poussé la gageure plus loin. Elle a voulu créer directement une pièce anglaise. M. Louis N. Parker a donc écrit à son intention The Paper Chase (la Chasse aux petits papiers), comédie légère qui se passe au temps de Marie-Antoinette. L'intrigue roule autour d'un pamphlet écrit par le duc de Richelieu pour discréditer «l'Autrichienne» et dont s'est emparée la baronne Bettina de Schomberg, confidente de la reine. Richelieu cherche naturellement à rentrer en possession de ses papiers et déploie à cet effet une astuce digne du policier le plus adroit. Mais la baronne déjoue toutes ses intrigues et se sert de son arme pour ramener dans le droit chemin et le loyalisme le marquis de Belange dont elle est devenue amoureuse. Au fond, elle ne tient pas à causer un terrible scandale, mais plutôt à confondre les ennemis de Marie-Antoinette et à détacher des dangereuses conspirations le galant marquis. Vous devinez qu'elle triomphe aisément. Elle ne détruit le manuscrit que lorsque, après maint marivaudage et des péripéties sans nombre, elle tient définitivement Belange sous le charme. Alors elle termine la comédie par un mariage ainsi qu'il sied dans tout roman de ce genre.

»Autour de ce sujet si menu, M. Louis N. Parker a su adroitement multiplier les incidents amusants, les bons mots, les élégants badinages tout à fait dans le ton de l'époque. Mme Simone, dans ce rôle de la baronne de Schomberg, a trouvé l'occasion d'une création pimpante, infiniment spirituelle où elle joue la grande coquette avec autant d'aisance que les rôles poignants auxquels elle nous avait habitués jusqu'ici.»

LES ÉLÈVES DE LOÏE FULLER

A L'ODÉON (Voir la gravure de double page,)

Si Ton peut considérer le génie, sous l'un de ses aspects, comme «de l'ingéniosité au service d'une grande cause», il faut reconnaître ce don particulier à M. Antoine, pour les mille ingéniosités dont il a entouré la présentation scénique de la nouvelle version des deux Faust de Goethe.

Le spectacle tient du prodige par la richesse de ses enchantements,--et aussi par leur variété. M. Antoine a très habilement mis à profit ce principe qu'il est bon de faire s'opposer des émotions contraires,--et de ménager, au cours d'une action dramatique, quelque reposante clairière où le spectateur se délassera d'émotions plus vives.

C'est ainsi qu'aux conversations sarcastiques et glaciales que, dans le jardin fleuri, le diable échange avec dame Marthe, nous entendons succéder, par un ingénieux balancement régulier d'allées et venues, et répondre, comme répondent les violoncelles en échos douloureux à l'ironie des cuivres, les doux, tendres, aveugles propos d'amour que Faust murmure à Marguerite...

Et c'est ainsi surtout qu'après la très belle scène de la prison d'où s'élève l'horreur d'une intense suggestion tragique, nos yeux ont la joie reposante de voir s'exécuter, dans un décor miraculeux de calme et de jeune verdure, la ronde exquise que les Sylphes dansent autour de Faust endormi. On connaîtra par l'image que publie L'Illustration quelle charmante poésie se dégage à première vue de ce palpitement d'ailes de gaze sur l'accablement du Héros. Les jeunes élèves de Loïe Fuller ont réalisé avec la plus grande saveur ce merveilleux enchantement. Elles ont juste la candeur qu'il faut, le lyrisme instinctif, la grâce fragile,--et la science qu'une glorieuse direction leur a très habilement inculquée.

Cette danse de petites filles revêt une nouvelle, étrange et haute signification si l'on approfondit les paroles par lesquelles Méphistophélès la provoque autour de Faust. Ils deviennent alors, ces Sylphes légers, l'emblème des puissances occulte: de la terre, des émanations du printemps, des fleurs, des parfums, de tout ce qui doit ramener Faust, par des routes de joie, vers le plaisir divin de vivre.

Et le drame s'enrichit par là d'un autre contraste: n'est-il point touchant que de si petites filles entreprennent de guérir une si grande blessure que leur âge ignore, et que ce soit sur d'aussi frêles épaules qu'un instant repose la lourde tâche d'anéantir les remords et les nostalgies de Faust et de ramener dans son coeur l'amour de Marguerite?