La maison familiale de la rue des Tanneurs passa plus tard au docteur Enard dont le fils, lui-même médecin distingué, continue de l'habiter et en fait, avec infiniment de bonne grâce, les honneurs aux visiteurs curieux. Et Mme Enard mère évoque la figure de l'enfant aujourd'hui élevé si haut, du «petit monsieur Raymond», sérieux de toujours, appliqué, précis; montre, au pied d'un vieil arbre, le banc de fonte où, studieux écolier, il préparait ses leçons, et la fenêtre de laquelle il fixa, en un dessin hésitant que conserve pieusement quelque intime, le panorama pittoresque du vieux Bar juché sur sa colline.
La précoce maturité du caractère, c'est la première qualité que s'accordent à discerner, chez M. Raymond Poincaré, ceux qui le connurent jeune, ses condisciples d'il y a trente à quarante ans, ceux qui l'accompagnaient, le matin, au lycée par cette rue de la Banque toute bordée de souvenirs émouvants: la maison qu'occupa Bismarck aux jours tragiques, celle où logeait Moltke, et la Banque elle-même, le vaste hôtel où s'installa le roi Guillaume et où se décida, en conseil de guerre, le fameux «mouvement tournant» qui aboutit à la prise de Sedan.
«Le Clos», vu du jardin. «Le Clos» et la campagne environnante.
LA PROPRIÉTÉ DE M. RAYMOND POINCARÉ, A SAMPIGNY, DANS LA MEUSE
Au reste, ce pays, tel qu'il apparaît, du moins, en cette saison, voilé de brumes, pailleté de givre, ce pays, dont rêvera, quelques années plus tard, nostalgique, le lycéen de Bar exilé à Paris et interné à Louis-le-Grand, semble prédisposer aux pensées graves. Il apparaît lui-même songeur, sévère un peu, malgré la courbe molle de ses collines et l'argent frissonnant de ses rivières enchâssées dans l'émail vert des prairies gorgées d'eau. De Bar-le-Duc à Sampigny, petit bourg très fier, désormais, de posséder le castel neuf, aux toits élancés, qui s'érige au bord d'un domaine modeste où, chaque été, le Président vient jouir de quelques semaines de repos, de Sampigny à Nubécourt où, dans un petit enclos ombreux, à l'écart des tombes du village déferlant au pied des murs d'un vieux sanctuaire roman, ondulent les sépultures des familles Gillon, Ficatier, Poincaré, les lames sous lesquelles reposent et Landry et Paulin Gillon, et le tertre où l'on étendit, voilà un an à peine, la dépouille d'Antoni Poincaré, près d'une autre place préparée dont l'écusson vide attendra longtemps encore, nous l'espérons, le nom de Nanine-Marie Ficatier, son épouse; dans toute cette contrée si proche des frontières, attentive comme une sentinelle, sur les routes sinueuses et accidentées où, à chaque détour, presque, on croise ou l'on dépasse quelque troupe en manoeuvres, quelque patrouille, où à chaque pas vous salue d'un sourire plein de confiance et d'entrain quelque petit soldat courbé sur une ingrate et nécessaire besogne de terrassier, du haut des collines rondes, à travers les bois poudrés à frimas, ce qu'on éprouve c'est une impression de recueillement, non point mélancolique et dolent, comme en Bretagne par exemple, mais volontaire, mais concentré, profond. Et la devise de Bar-le-Duc traduit à merveille l'état d'âme des hommes issus de ce fort terroir qui vous conquiert sans s'y appliquer par des sourires: «Plus penser que dire».
Le jeune Raymond Poincaré quitta le pays de son enfance à seize ans, pour venir faire à Paris sa rhétorique supérieure et sa philosophie. Son départ du lycée de Bar laissait à ses émules affectueux, à ses amis de coeur, qui s'appelaient Pol Brouchot, aujourd'hui conseiller à la cour de Paris, Léon Oudinot, mort censeur des études au lycée Buffon, et Henry Bohn, qui fut sous-inspecteur de l'enregistrement et qui a disparu aussi, des gerbes de lauriers à se partager. Il est amusant de feuilleter les palmarès des dernières distributions de prix où il fut nommé; son nom y figure à chaque paragraphe: excellence, narration latine, narration française, version latine, version grecque, thème grec, histoire, géographie, allemand, mathématiques, histoire naturelle, dessin d'imitation,... les lettres, les sciences, les arts même, son intelligence vive s'assimile avec une aisance égale toutes les matières du programme. Un de ses professeurs à Louis-le-Grand, M. Lafon, l'orientera vers les lettres et décidera de sa vocation.
LA CARRIÈRE POLITIQUE
Bachelier, puis licencié ès lettres, l'étudiant dut interrompre, en 1879, son droit pour satisfaire, comme volontaire d'un an aux obligations militaires. Elles furent légères à cet homme de devoir, à ce Lorrain patriote fervent. «On a eu raison, écrivait-il de Nancy, où il était incorporé au 26e d'infanterie, à son ami Pol Brouchot, on a eu raison de te dire que mon volontariat m'est une tâche fort douce et ceux qui t'ont assuré que je n'avais pas encore trouvé ici l'occasion de me chagriner ne sont pas des conteurs.»