Note 1: On m'apprend à la dernière minute trois incidents curieux de la séance:
Les deux vieux adversaires irréductibles, Saïd pacha et Kiamil pacha, se sont serré la main, réconciliés, et ont longuement tenu conversation.
Le représentant du ministre des Affaires étrangères a fait remarquer, à la suite de l'exposé de la situation extérieure, que la Turquie avait à répondre non seulement à la note des puissances, mais à une note particulière de la Russie, menaçant de prendre à son compte les intérêts des alliés.
Enfin, lorsque tous les discours furent prononcés, on demanda s'il fallait voter. Mais un uléma se leva et dit: «Nous risquerions, en agissant ainsi, de montrer que nous sommes en désaccord dans une circonstance si grave; bornons-nous, à aller tous baiser la main du grand vizir,» Il en fut ainsi fait.
Après le «Grand Divan»: le vieux Saïd pacha
sortant du palais de Dolma Bagtché.
Un petit vieux tout brisé paraît au haut de l'escalier; il marche en tremblant, un domestique le soutient, et, lentement, le conduit à sa voiture. C'est Kutchuk Saïd pacha (le petit Saïd pacha), l'ancien grand vizir. Izzet pacha, celui qui s'est illustré au Yémen, descend ensuite, large, la tête puissante, massif comme un bloc; puis de vieux généraux, des fonctionnaires en stambouline, des ulémas. Pas un mot, pas une conversation, pas un geste qui trahisse colère ou désespoir; les visages sont graves, imprégnés de tristesse; il me semble retrouver quelque chose de cette expression poignante que j'ai vue sur les figures des soldats vaincus de Loule-Bourgas et de Viza, identique sur tous, et qui est celle de la défaite acceptée. Acceptation nécessaire, inéluctable sans doute. Ils en portent le poids avec un tel air de noblesse, ces prêtres, ces vieux soldats usés dans toutes les guerres, ces hauts dignitaires de l'empire, qu'on se sent pénétré d'une émotion profonde. Nous nous tenons tous découverts sur leur passage. Les derniers, au sommet de l'escalier, apparaissent deux ulémas. Ils ont le turban vert impeccablement roulé, l'ample pelisse noire, de longues barbes et des visages très anciens. Ils s'arrêtent sur l'une des marches; l'un sort de sa poche une belle tabatière et la présente à l'autre; celui-ci se sert lentement, remercie, et tous deux hument le tabac parfumé, puis continuent, lentement toujours, comme ils ont fait tout le reste, à descendre le grand escalier.
Ce vieillard cassé, si proche du tombeau, dont un domestique soutenait les pas, ce prêtre qui priait, prosterné vers l'Orient, parmi l'ameublement européen de ce salon prétentieux, ces deux ulémas qui semblaient dater du quinzième siècle et prenaient d'un si beau geste leur prise de tabac parfumé sur les marches du palais; mais surtout le décor matériel et moral d'un tel spectacle, l'acharnement d'une partie de l'Europe hostile, la trahison de l'autre, sur laquelle on comptait, l'indifférence populaire, les haines politiques seules vivaces, les cuirassés des puissances étrangères surveillant le palais, surveillant la ville, tout cela ne semblait-il pas se traduire trop clairement en deux mots: Finis Turquiae? Trop clairement, certes! Et, cependant, en souvenir de tant d'années d'alliance, de tant de soldats morts pour les mêmes causes, d'une terre où notre influence, notre langue, nos moeurs même ont toujours régné et règnent encore, de l'amitié qui nous y fut témoignée au temps de notre grand malheur et quand tous nous abandonnèrent, il faut refuser de les écrire. Je pense qu'il n'est aucun Français ayant vécu ici, approché les Turcs, éprouvé ce qu'il y a de noble, d'excellent dans le coeur, non pas de certains, mais du plus grand nombre, qui se défende de former aujourd'hui au fond de lui-même un souhait de relèvement et de revanche en faveur d'un peuple si malheureux.
Georges Rémond.
Enver bey tel qu'il était en Cyrénaïque.
Phot. Kiamil effendi, prise au camp d'Ain
el Mansour, devant Derna. A comparer
avec sa physionomie actuelle, telle
qu'elle apparaît dans notre photographie
de première page.
LE COUP D'ÉTAT DU 23 JANVIER
Sur le coup de théâtre décisif du 23 janvier, sur la tragédie byzantine qui, en un quart d'heure, changea le gouvernement de l'empire, notre collaborateur a voulu laisser la parole au Turc intelligent et lettré qui fut toujours pour nous à Constantinople un précieux correspondant, très-renseigné sur le monde politique ottoman, jeune-turc ou vieux-turc, et que Georges Rémond tient, en conséquence, pour le plus apte à apprécier les causes des derniers événements et à juger les individus à leur exacte valeur.
Constantinople, le 25 janvier 1913.