Toutes les précautions avaient été prises, d'ailleurs, pour assurer le succès du coup d'État et pour maintenir l'ordre dans la ville. Un nouveau chef de la police, désigné par Enver bey, prit en mains le service d'ordre de la capitale pendant que le coup était exécuté. Les fils télégraphiques et téléphoniques étaient coupés et l'armée de Tchataldja elle-même ne communiquait plus avec le gouvernement.

Voici maintenant les détails tragiques que j'ai pu recueillir sur le drame qui s'est déroulé immédiatement après l'entrée d'Enver bey à la Sublime-Porte.

Parmi ceux qui suivaient le colonel, se trouvait, en civil, le lieutenant démissionnaire Moustafa Nédjib, originaire d'Oebrida, qui était sous les ordres d'Enver en Macédoine, lors de la révolution de 1908, et qui était connu pour un homme d'une énergie extraordinaire. Un des aides de camp du grand vizir, le capitaine Nafiz, l'un des auteurs de la défection des troupes turques en Albanie lors du mouvement de l'été dernier, en voyant arriver Moustafa Nédjib, se considéra comme perdu; il saisit immédiatement son revolver; Moustafa Nédjib en fit autant; les deux hommes tirèrent simultanément et tombèrent tous deux foudroyés sur place. Comment s'est passé le reste? Personne ne saurait le dire que les acteurs survivants de cette scène terrible et rapide; on affirme cependant que les aides de camp du grand vizir et du ministre de la Guerre étant accourus au bruit, d'autres coups de feu furent tirés de part et d'autre; un officier de la suite d'Enver tomba encore; le capitaine de cavalerie Tewfik Kibrizli bey, bien connu à Paris où il était second attaché militaire, un charmant jeune homme, fut également tué ainsi qu'un agent de police en bourgeois, de service au grand vizirat. Le ministre de la Guerre, Nazim pacha, qui sortait en ce moment du cabinet du grand vizir pour voir ce qui se passait, reçut une balle qui l'étendit par terre, où il ne tarda pas à expirer. Telles sont les victimes connues de ce drame qui ensanglanta le coup d'État.

Le généralissime Nazim pacha a eu une existence bien agitée, avec des hauts et des bas dans sa destinée. Exilé par Abdul Hamid, il revient triomphalement après la proclamation de la constitution et prend le commandement du corps d'armée d'Andrinople, où il réalise de sérieuses réformes; il se brouille ensuite avec le Comité et tombe en disgrâce. On l'envoie, plus tard, à Bagdad comme gouverneur général et inspecteur d'armée, bien moins pour le remettre en faveur que pour l'éloigner de Constantinople, où il a des partisans, et le déconsidérer en lui imposant une tâche difficile qui lui est étrangère. Enfin, la chute des Jeunes-Turcs, en juillet dernier, amène Nazim au ministère de la Guerre comme un arbitre tout-puissant de la situation; ses malheurs comme général en chef lui avaient enlevé quelque peu de son prestige, mais il est à espérer que cette fin tragique et inattendue désarmera ses adversaires les plus acharnés et qu'on respectera sa mémoire.

Enver bey, que j'ai vu le lendemain de l'événement, m'a dit: «Je regrette sincèrement d'avoir été obligé d'intervenir une seconde fois pour renverser un gouvernement, mais il n'y avait plus moyen d'hésiter; un retard de quelques heures et le pays allait être honteusement livré à l'ennemi; jamais notre armée n'a été plus forte et je ne vois réellement aucune raison qui nous oblige à capituler devant des exigences si monstrueuses.»

Quelle sera la conséquence de cette nouvelle révolution? Sûrement la guerre. Enver bey ne paraît nullement la redouter. Il aura le commandement d'un corps d'armée à Tchataldja, le colonel Djémal y commandera l'autre corps, et Fethi sera le commandant du corps d'armée de Gallipoli. Le général Izzet pacha, chef de l'état-major général, officier du plus grand mérite, prend le commandement en chef.

C'est dans ces conditions que les hostilités vont reprendre, à moins que les alliés ne rabattent considérablement de leurs prétentions, et, cette fois, on peut être sûr que la nation turque tout entière, dont l'élan patriotique ne sera plus comprimé, combattra derrière ceux qui ont confiance en ses destinées.

Y. R.

LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT: ENVER BEY AU SELAMLIK

Les impressions optimistes de notre correspondant turc, cet espoir--si naturel et tellement respectable chez un patriote--d'un relèvement brusque de la fortune de l'Empire à la faveur de la situation nouvelle et de l'état d'esprit créés par le coup de force du 23 janvier, ne paraissent point être tout à fait partagés par notre correspondant Georges Rémond, dont la sympathie certaine pour Enver bey ne date point d'aujourd'hui et qui, cependant, nous donne un son de cloche un peu différent sur cette révolution, avec d'intéressants détails sur ce que fut son lendemain: