En été, la verdure folle habille ce délabrement: les capucines, les fleurs de haricots, les taches du soleil y mettent de la splendeur. Ouvriers de toutes industries, facteurs, employés de banque, viennent le dimanche se reposer à l'air, arroser leurs champs de légumes et surveiller une récolte qui peut presque payer le prix de location: quatre ou cinq sous par mètre.

Dans les jardins de Saint-Ouen: les zoniers
fouillant un rôdeur «élégant».

Sous la brume d'hiver, ce maquis devient lamentable. Les bicoques sont désertes, gardées par des chaînes ou des cadenas qui paraissent représenter la partie la plus soignée du mobilier. Si les apaches de grande envergure dédaignent ces parages, les apaches en herbe s'y aventurent pour rafler des légumes ou des instruments de jardinage. Le hasard me fait assister à l'interrogatoire de deux jeunes drôles, correctement vêtus, qu'un locataire a surpris dans le domaine de son voisin. En fouillant l'un d'eux, le juge improvisé trouve une arme terrible: une maille de fer attachée solidement à une longue lanière. On confisque l'arme, puis, faute de preuve d'un délit caractérisé, on rend la liberté aux prévenus.

L'aspect change rapidement aux environs de la porte de Clignancourt. Dans la plaine des Malassis s'élève une véritable cité où les sentiers marécageux, bordés de taudis infects, alternent avec des rues proprettes, tracées au cordeau.

Dans ces dernières, l'architecture est plus soignée, les chalets voisinent avec des maisonnettes bâties «en solide», pierres ou briques, qui ne sont gas les mieux tenues. Aux fenêtres de guingois brillent parfois des rideaux d'une réelle blancheur; des poules picorent dans la cour, la marmaille prend ses ébats. De-ci de-là, s'inclinent sur les masures des matériaux de démolitions qui attendent une adaptation judicieuse. Au bord des allées du jardin les terres sont retenues par des planches arrachées à l'impériale des omnibus défunts: Madeleine-Bastille encercle un massif de rosiers; Clichy-Odéon garde un plant de carottes... Dans quelques rues, le propriétaire a amené l'eau, luxe assez rare dans la zone. Sur la porte d'une construction en pierre rudimentaire, je lis: «Bureau». Porte close, nul employé.

J'arrive au boulevard Michelet.

Tournant le dos au trottoir dont les sépare une palissade régulière, des roulottes semblent abandonnées. Par une porte étroite, je pénètre dans ce hameau où de braves forains se réfugient durant les trois ou quatre mois de morte-saison. Presque toutes les voitures sont fermées: tenanciers de jeux d'adresse, somnambules extra-lucides, gagnent en ce moment leur vie à d'autres métiers. Un avaleur de sabre m'affirme que sa «demoiselle» travaille à L'Illustration; près de lui une jolie fille lave son linge. L'ensemble est assez propre, mais d'une tristesse communicative; les roulottes sont plus serrées qu'à la foire de Montmartre.

En sortant, j'aperçois au loin une maison en pierres, à peine achevée, dressant ses quatre étages devant la porte de Clignancourt, à l'endroit même où commence la zone, en bordure du glacis. A la porte Pouchet, un immeuble semblable écrase de sa hauteur insolente la maisonnette d'une sage-femme, plus respectueuse de la légalité. Il y a, m'assure-t-on, bien d'autres cas de pareille désinvolture.