La conférence des ambassadeurs à Londres a bien décidé, dès ses premières réunions, qu'il y aurait une Albanie autonome, sous le contrôle et la garantie des puissances, point essentiel à remarquer et à retenir. Mais ce n'est rien que de décréter le principe de l'autonomie de l'Albanie, principe en harmonie d'ailleurs avec la formule: «Les Balkans aux peuples balkaniques», la vraie difficulté est de délimiter l'Albanie. C'est là une tâche singulièrement ardue car, en réalité, l'expression «Albanie» désigne une contrée dont les frontières peuvent varier au nord, au sud et à l'est dans d'extraordinaires proportions, selon le point de vue auquel on se place, et les intérêts que l'on veut servir.
Nous allons donc tenter d'exposer les difficultés de la délimitation albanaise en même temps que sa portée européenne.
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Il y a trois projets de délimitation de l'Albanie:
Le projet albanais;
Le projet autrichien;
Le projet des alliés balkaniques intéressés (Monténégrins, Serbes, Grecs).
Indiqués par des traits nettement distincts sur la carte ci-dessous, il est aisé de constater d'un coup d'oeil à quel point ces projets diffèrent entre eux comme étendue de territoire englobé, et de mesurer ainsi les difficultés à vaincre pour arriver à un accord définitif et satisfaisant pour les parties en cause.
LE PROJET ALBANAIS
Le gouvernement provisoire albanais qui, sous la direction d'Ismaïl Kemal bey, a été assumé par quelques hommes représentant l'«intelligence» albanaise, a envoyé des délégués à Londres. Il demande la reconnaissance de l'Albanie sous la forme la plus étendue qu'il soit possible de lui donner. Dans leur projet, les Albanais englobent toutes les régions où se trouvent des groupements albanais sans se soucier de savoir si, sur certaines fractions du territoire ainsi constitué, existent d'autres populations serbes, grecques ou bulgares plus nombreuses que des groupements albanais. Les auteurs du projet albanais ne considèrent pas davantage ce fait que beaucoup d'Albanais qui se trouvent en Vieille-Serbie, par exemple, n'y sont que par l'effet de massacres antérieurs, massacres exécutés systématiquement par les Albanais dans les cinquante dernières années aux dépens des Serbes, et dont aujourd'hui il semble excessif de vouloir conserver le bénéfice aux dépens des Serbes victorieux.
Quoi qu'il en soit, il est inutile d'insister davantage sur le projet albanais, car il n'a aucune chance d'être adopté. Ses frontières qui ne laissent aux Monténégrins, aux Serbes et aux Grecs à peu près rien des avantages de la guerre sont si manifestement excessives que le gouvernement de Vienne lui-même ne soutient pas devant l'Europe le tracé demandé par le gouvernement provisoire albanais.