Le projet serbe est en complète opposition avec, le projet autrichien qui, en sa forme initiale, attribue Prizrend à l'Albanie. Or, les Serbes tiennent énormément à la possession de cette ville qui, au treizième siècle, fut la capitale de l'empire serbe de Douchan le Grand.

En ce qui concerne les contrées d'Ipek, Detchani, Diakova, les Serbes, comme on le verra plus loin, s'unissent aux Monténégrins pour en réclamer l'exclusion de l'Albanie. Cette attitude n'implique pas une divergence de vue entre Serbes et Monténégrins. Elle s'explique par ce fait que, si Serbes et Monténégrins appartiennent à deux États différents, ils ne forment, comme on sait, qu'un même peuple: le peuple serbe. Les Serbes plaident donc à la fois leur cause et celle des Monténégrins.

A propos de ces régions, dit le mémorandum serbe, «la nation serbe ne voudra et ne fourra faire aucune concession, ne pourra en venir à aucune transaction, à aucun compromis, et il n'y a pas de gouvernement serbe qui oserait s'y prêter».

Frontière albano-monténégrine.

C'est à propos de cette frontière, au nord de l'Albanie, que se manifeste, avec le plus d'énergie, l'opposition autrichienne.

Pour soutenir son tracé, le gouvernement du Monténégro part de la nécessité d'assurer la sécurité du royaume, ainsi que son développement politique et économique.

Pour exclure de l'Albanie les territoires dont les chefs-lieux sont Scutari, Ipek et Diakova, le Monténégro, comme la Serbie, fait appel aux titres historiques, rappelant que, depuis les temps les plus reculés, le Drin a été toujours considéré comme la limite extrême de l'Albanie du Nord. Dans un document de 1355, le Drin est appelé Flurnen Sclavoniæ (fleuve serbe).

A partir du onzième siècle, le royaume serbe de Zeta, dont le Monténégro actuel a recueilli l'héritage, s'étendait jusqu'au Drin. Scutari fut le siège de toutes les dynasties serbes, et, bien qu'alors la royauté ne résidât pas toujours d'une manière stable et suivie, dans les grandes villes, Scutari fut souvent la résidence des souverains serbes.

Les traces de cette possession subsistent encore dans la dénomination actuelle, tout à fait serbe, des montagnes et des rivières de la région, en dépit de l'albanisation qui a suivi, dans ces parages, la conquête turque, albanisation, dans un grand nombre de cas, toute de surface, car beaucoup d'Albanais d'aujourd'hui ne sont que d'anciens Serbes islamisés.

Si, géographiquement, Scutari a été le centre historique du Monténégro, on ne saurait contester qu'au point de vue économique le lac de Scutari ne forme un tout indivisible. Le Monténégro a toujours souffert dans son développement commercial de cette séparation violente et artificielle d'avec le bassin de la Bojana et du Drin. La fertile plaine de Scutari constitue, en effet, la seule issue naturelle du commerce monténégrin à la mer. Le Monténégro ne pourra se développer que lorsque, grâce à la rectification des frontières, il aura pu régulariser les fleuves Bojana et Drin, évitant ainsi les grands dégâts causés périodiquement par les crues.