Représentez-vous ce hardi, jeté à terre et roulé, enveloppé, comme en une gigantesque couverture de froid, dans les plis tour à tour sombres et aveuglants de la tourmente... Le voici couché, renversé, aplati, balayé, chassé par la rafale, tel un flocon de chair bleuie parmi les centaines de milliards des autres flocons, dans l'averse des effrayants duvets gros confine le poing, pareils à des cailloux légers, à des boulets flottants. Le voyez-vous, battu de cette pluie d'argent, de feu virginal et d'acier, qui cingle, qui voltige, se croise, tourbillonne et tombe en hachant l'immensité vide à perte de vue, à perte d'idée...? Ah! l'on peut affirmer que la détresse de l'audacieux pygmée est vraiment la pire et la plus irrémédiable de toutes, l'anéantissement physique et moral le plus complet. Il regarde en face le peu de temps qui lui reste à désespérer, le front haut, et il se sent serré dans une horreur dont rien n'approche nulle part. Il subit les affres sans nom de l'Apocalypse. Et, cependant, quand tout devrait, en une pareille épouvante, le confondre et le réduire, il ne s'avoue pas vaincu ni même démonté, il rassure dans les limites du possible son corps déjà «saisi», pétrifié, ce pauvre corps qui fut la hutte de son courage, et qu'une flamme intérieure bien courte et pâlissante achève d'éclairer. La volonté, plus encore que le froid, le raidit, dans son obstination à «tenir» jusqu'au bout. D'autres renonceraient, se laisseraient, comme un traîneau vide, glisser sur la pente du gouffre!... A quoi bon se prolonger par l'entêtement? Il n'y a plus rien. Tout est dit pour ici-bas. L'expédition est terminée. Le but est atteint. Le pôle du grand inconnu, celui-là que personne encore n'a découvert vivant, que l'on ne touche qu'immobile et muet, et dont nul ne revient, ce pôle de l'au-delà, il sent, le moribond, qu'il est à la minute d'y pénétrer, qu'il y entre... Tout le reste ne doit-il pas alors lui être égal? Eh bien, non! Dans un rassemblement d'honneur et de fierté, il se ramasse, il souffle à genoux sur le charbon de sa pensée, qui brûle encore, pour en tirer une lueur d'adieu, et quelques étincelles... Et sans savoir même s'il sera remercié de sa splendide peine, si ces mots qui lui coûtent tant à créer, à arracher et à grouper dans les triples ténèbres de son cerveau, de la nuit et de la mort, parviendront jusqu'aux yeux et aux oreilles des hommes, de ses frères qui sont si loin... malgré tant d'incertitude certaine, il continue de jouer son rôle d'explorateur, il écrit ce qui se passe, il tient son journal in extremis, il parle à son pays dont il ne doute pas qu'un jour ou l'autre, si faible que soit sa voix, il ne soit entendu... Et seconde par seconde, syllabe par syllabe, il dispute son esprit, sa langue et sa main à l'embarras qui le gagne... Ah! cela est d'une insurpassable beauté, tragique et marmoréenne, d'une beauté de glace qui fait bloc et se dresse devant vous brusquement, comme un iceberg, en vous causant je ne sais quel effroi sacré, quel saisissement de grandeur!
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Voici donc ce que peut l'homme à ses derniers moments, ce qu'il est capable de fournir avant de disparaître! et pas même l'homme encore solide et toujours debout, mais l'homme inerte, assommé, réduit à rien, la face contre terre. Quels sont donc ses moyens? De quoi est-il fait? D'où lui vient cette envergure finale? E comment l'expliquer?
Cela est plus simple qu'on ne croit. D'abord, à cet instant, par un phénomène naturel, par une espèce de déplacement nécessaire, tout ce qui s'en va de puissance physique se transforme en vigueur morale. Ce n'est plus la saison du corps. Le tour des muscles et des nerfs est passé. Il n'y a maintenant que l'âme qui vive, mais elle vit deux fois, cent fois, mille fois plus. Près de sortir, aspirant déjà le dehors, tracassée d'infini, elle se gonfle et acquiert aussitôt une plénitude sans précédent. Tout s'y réfugie, s'y condense, comme du lointain des extrémités abandonnées reflue le sang au carrefour du coeur. L'âme devient le dernier poste de toutes les facultés, de tous les désirs apaisés, de tous les regrets consentis, de tous les devoirs exigés, de toutes les espérances prochaines... C'est en elle qu'ils ont pris leur suprême rendez-vous et qu'ils se rassemblent, à l'heure dite. Pas un ne manque à l'appel. Aussi, ne vous étonnez plus du bel ouvrage qu'ils font alors. Ils sont d'ailleurs entièrement livrés à eux-mêmes et peuvent donner leur entière mesure. Rien ne les distrait plus d'un monde où tout se voile et fond, objets, visages, même ceux des êtres aimés, ciel pourtant si chéri des yeux qui s'en croyaient inséparables et s'imaginaient ne jamais pouvoir s'en passer et qui déjà n'y font plus attention... C'est pourquoi en effet--à notre tristesse déçue qui ne sait pas comprendre--les yeux des agonisants se ferment volontiers. Ils n'éprouvent plus le besoin que de regarder à l'intérieur, vers ce qui va se montrer et qui s'entr'ouvre en eux.
A ces minutes aussi, la pensée, l'intelligence, atteignent des degrés où jamais la vie débordante, et si riche de sève, ne les avait cependant transportées. Il peut y avoir un peu d'éphémère génie dans les derniers moments de très pauvres êtres, car la mort bouleverse tout en nous avec ses rayons, et l'agonie transfigure. Les obscurités d'ici-bas, au milieu desquelles nous avons promené nos lampes, se dissipent. Nous commençons à voir où nous allions. Le chemin parcouru se dessine, étale sa pente. La situation s'éclaire. Les problèmes sont résolus. La Certitude et sa soeur la Sérénité posent sur nos fronts rajeunis leurs mains fraîches et douces. La beauté morale, enfin, comme si on l'invitait, se présente et se révèle alors sous sa forme la plus parfaite et la plus pure. Elle a su, en plusieurs occasions de la vie, éclater et pousser un cri, mais c'est au Départ qu'elle chante, qu'elle entonne l'hymne du cygne.
Est-ce à dire que tous les derniers moments sont assurés d'être réussis? et que la mort, en faisant dans notre direction son geste de discret appel, nous en garantisse le succès? Non. Les derniers moments ne viennent vraiment bien que s'ils ont été préparés. Ils ne sont qu'une résultante. Ils constituent l'acte final d'une pièce qui doit avoir été charpentée, et qui doit, si elle ne veut pas tomber, s'appuyer sur quelque chose. Les bonnes expositions déterminent les dénouements les meilleurs.
Ainsi serons-nous donc prudents, pour bien nous en tirer, de ne pas attendre d'y être, et de ne pas trop compter sur l'inspiration! Elle pourrait, si nous n'avions qu'elle à sonner, ne pas venir, et nous faire défaut. Ayons en nous depuis longtemps, sur la planche, et tout prêts, ayons nos derniers moments, soignés, en exacte mise au point, de façon que les possédant à fond, après les avoir souvent répétés, les sachant par coeur et sur le bout du doigt, nous n'ayons plus qu'à les réciter, presque machinalement, quand on nous le demandera. Pour qu'ils soient jolis, il ne faut pas que nos derniers moments nous surprennent, mais qu'ils s'accomplissent et se réalisent, en quelque sorte d'eux-mêmes, presque malgré nous, en dehors de notre volonté dont il est sage de prévoir les accidents et les faiblesses possibles. A ce prix seulement nous serons sans inquiétude, à, peu près certains--quoi qu'il advienne à notre chair, dans la bousculade de la sortie--de faire contenance. On n'apprend pas à mourir au pied levé. Il faut s'y prendre dès le berceau.
J'ai toujours été persuadé que ceux qui meurent bien, éprouvent--même s'ils n'ont pas les moyens de la témoigner--une grande joie intérieure. Ils ont conscience de l'acte définitif qu'ils accomplissent. Tout en eux dégage la paix, la satisfaction idéale, la sainte lassitude. Ils ne sont plus occupés, avant de fermer le livre, qu'à nous en produire un fidèle et bon résumé, le plus bel extrait. Les derniers moments n'ont pas d'autre mission que de nous donner, en raccourci, le sens de trente, cinquante, quatre-vingts ans... et la qualité de ces rapides minutes dépend de celle de toutes les autres. C'est le propre des caractères d'accepter avec politesse, dès qu'ils se présentent, les derniers moments, de ne pas les rabrouer, de leur sourire, d'avoir pour eux tous les égards. Par ces façons, par ce fier souci de plier bagage dans l'élégance et de savoir «prendre congé», ceux qui s'en vont procurent, à ceux qui regrettent de rester, mieux qu'un souvenir; ils leur lèguent un exemple, une hautaine envie, un désir ardent et pieux d'imitation. Il faut, en voyant comme s'éloigne un être supérieur et aimé, que l'on admire sa sortie et qu'on en soit un peu jaloux. Il est de grandes agonies qui demandent qu'on les salue. Elles dictent le testament de l'âme. Elles escortent son passage, et lui font la haie. Et l'on comprend mieux devant elles la raison de tant de beauté: les derniers moments d'une vie ne sont que les premiers d'une autre.
Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)