Les Asiatiques appelés par la Turquie à la défense
suprême de son empire d'Europe: cavaliers kurdes
traversant Constantinople.

Il faut le constater une fois de plus: l'âme musulmane n'a pas de réactions; la victoire de l'adversaire lui paraît une sorte de fatalité divine devant laquelle il convient de s'incliner. Un Turc est infiniment lent à se ressaisir. Ou plutôt, il ne se ressaisit point, mais dit simplement: «Allons! voilà que je me suis cassé le cou, voyons un peu si celui-ci réussira mieux. Il ne tardera guère, lui non plus, de se rompre les os à si dur jeu; je reprendrai alors ma place.»

... J'ai rendu visite à Noradounghian effendi, le ministre d'hier, très étonnante tête au nez démesuré, aux yeux brillants de vieil oiseau qui se serait coiffé d'un fez; il parle des événements avec une tranquillité, une objectivité étonnantes, sans amertume. Il nous reçoit familièrement entre sa femme, sa fille, qui, lorsqu'il était ministre et se trouvait absent, répondait à sa place aux journalistes. Il est tout petit, disparaît dans un grand fauteuil au milieu de son vaste salon meublé à la façon de celui d'un dentiste de première classe, et s'exprime avec une voix douce aux inflexions subtiles. «Oh! nous dit-il, ce n'est pas un si grand changement! Mon successeur sera tout d'abord obligé d'étudier le dossier des diverses communications faites aux alliés et aux puissances par la voie de nos représentants à Londres, et notre correspondance avec ceux-ci; après quoi ses conclusions ne différeront pas très sensiblement de celles auxquelles nous étions arrivés.» Et cela est vrai, ou du moins possible, et en tout cas assez mélancolique. Les révolutions ne servent de rien ou presque: on supprime des individus, on ne change pas le cours des événements.

... De la guerre, peu ou point de nouvelles. Les comptes rendus des opérations de ces derniers jours sont nuls, ou absurdes, ou contradictoires. Tandis que les Bulgares, eux, ont un plan de campagne fort simple: s'emparer d'Andrinople et s'établir de façon inexpugnable sur la ligne de l'Ergène, embouteiller les troupes de Gallipoli et attendre une offensive possible du côté de Rodosto, --les forces turques se trouvent bien dispersées et incertaines de ce qu'elles doivent faire. Elles comprennent aujourd'hui un corps d'armée de débarquement, le 10e, commandé par Kourchid pacha et Enver bey; un corps d'armée de 50.000 hommes, à Gallipoli, commandé par Fakri pacha et Pethi bey; et enfin six corps d'armée, dont trois de réserve, soit environ 150.000 hommes, à Tchataldja. Il y aurait là 300 canons venus d'Allemagne par la voie roumaine, en plus de ceux qui s'y trouvaient déjà.

C'est Enver bey qui pousse à la guerre à outrance, voulant, dit-il, sauver l'honneur de la patrie. Et, m'assure-t-on de très bonne source, Mahmoud Chefket, anxieux de l'insuccès, inquiet de ce que deviendront le gouvernement, la ville de Constantinople, après une défaite, des désordres terribles qui peuvent éclater, répond à Enver: «Mais vous prenez la responsabilité de tout!» Et Enver: «Je la prends, je la prends tout entière et sur moi seul; il n'y a pour le moment nulle raison de désespérer.»

Tel est l'état d'âme des uns et des autres. Mais la foi populaire manque; l'indifférence est complète à Stamboul presque autant qu'à Péra. Sur le passage des soldats, pas un cri d'enthousiasme, pas un mot; à peine tourne-t-on la tête. D'où tire-t-on encore tous ces hommes qu'on embarque pour les ports de la Marmara ou qu'on dirige vers Tchataldja? Ils ont assez bonne mine; ce sont de beaux hommes, seulement un peu lourds (ils fondront d'ici peu), bien armés, bien vêtus, bien chaussés; mais avec quoi seront-ils nourris, avec quoi paiera-t-on les vivres? Il n'y a plus un sou dans les caisses. Les tentatives d'emprunt aux banques étrangères ont échoué; on va faire une émission de papier monnaie, pressurer encore les provinces d'Anatolie. Cela durera quinze jours, un mois. Mais après? Ce sera la famine, car les terres n'ont pas été ensemencées. Et qu'arrivera-t-il quand ce grand-nombre de soldats volontaires, kurdes, arabes, tcherkesses, venus avec leurs chevaux dans l'espoir d'un gain, d'un pillage quelconque, se verront battus, frustrés de tout profit et ayant sous les yeux la tentation d'un grande ville regorgeant de tous les biens du monde?

Pour le présent, il n'est pas douteux que le nouveau gouvernement ait fait de grands efforts afin de secouer et de réveiller ce peuple. On a trouvé des chevaux, de l'argent même, réorganisé l'intendance, levé des contributions, cherché de toute façon à exciter l'enthousiasme de la foule. Les femmes turques se réunissent, font des meetings, offrent leurs bijoux, adressent des lettres aux souveraines d'Europe. Enfin on travaille, on s'efforce de toutes façons, en tous sens... Trop tard?--Sans doute, mais, quoi qu'on en ait dit et sans le moindre parti pris, je crois que les Jeunes-Turcs sont tout de même moins incapables et moins apathiques que les vieux, et que, s'ils avaient eu, au début de la guerre, les affaires en mains, la défaite n'eût peut-être pas été si rapide, ni si complète.

... Je ne sais si nous assistons aux derniers jours de Constantinople, mais jamais ce paysage de pierre, d'eau, de maisons de bois, de vaisseaux, de collines, de cimetières et de jardins à l'abandon n'a été plus beau. L'autre soir, au crépuscule, le spectacle semblait tenir de quelque magie, et à l'entrée du pont de Galata on s'arrêtait presque de respirer pour ne pas briser d'un souffle une vision si rare et trop précieuse pour demeurer. Pas une brise, pas un petit nuage, pas un pli d'eau, pas une brume; la silhouette des minarets, des dômes, des petites maisons, des bois de cyprès, était intaillée dans l'immense pierre verte du ciel, dont l'émeraude se transformait en saphir vers le zénith. C'était le plus merveilleux camée qu'on pût voir. Et je pensais que, malgré tout, Loti avait raison: que c'est là une oeuvre d'art turque; que ces barbares ont marqué ce pays au point que, sans eux, on ne le reconnaîtra plus.
Georges Rémond.