Les bâtisses se ressentent aussi, je crois vous l'avoir déjà dit, de ce nouvel état d'esprit, et ces gens-là, de propos délibéré, vont assassiner leur ville sous le vain prétexte de l'assainir et d'en améliorer les conditions d'habitabilité. Les maisons à étages commencent à se montrer, çà et là, et les constructions les plus honteusement vulgaires remplacent peu à peu, systématiquement, les admirables façades dorées, sculptées et peintes des boutiques merveilleuses. Les enseignes européennes s'accolent sans vergogne à la sublime écriture archi-millénaire. Il y a, dans Ha Ta Men, notamment, des «London Mission», des «Christian Chinese Young Men Association» et autres horreurs qui, insolemment, étalent leurs stupides lourdeurs et leurs insupportables prétentions architecturales au milieu des plus pures splendeurs.

Quelle tristesse! Pourquoi ne pas respecter ces beautés? Qui empêchera ce massacre?

Mais qui empêche, chez nous, les imbéciles publicités d'empoisonner, dans nos campagnes les plus reculées, les coins de nature les plus charmants?

Outre ses grandes voies, orientées N.-S. et E.-O., Pékin est sillonné de petites ruelles qui, lorsqu'il fait beau, ont un caractère très particulier de tranquillité et de paix. Mais, à la moindre averse, elles se transforment en canaux de boue et, les jours de grande pluie, il devient absolument impossible d'y circuler; les habitants restent alors bloqués dans leurs maisons inondées. Le terrain étant plat, il n'y a aucun écoulement et on est obligé d'attendre que le soleil veuille bien sécher ces nauséabonds marécages. Des chiens, moitié renards, moitié loups, neurasthéniques, malpropres et xénophobes, y demeurent couchés toute la journée dans la poussière ou dans la boue, au beau milieu du chemin; ils ne se dérangent--en grognant--que si la roue d'un pousse-pousse leur passe sur la patte, ce qui n'arrive que rarement, car les coolies évitent avec le plus grand soin ces hargneux fainéants, préférant cahoter leurs voyageurs dans une ornière en faisant un détour. Leur excuse est que leurs jambes nues sont plutôt à portée des crocs des sournoises bêtes, dont la principale nourriture consiste en détritus péniblement découverts dans les ordures ménagères, abondantes mais peu substantielles, car le Chinois ne jette pas grand'chose de mangeable et ces pauvres chiens, ni logés ni nourris, paraissent assez affamés, ce qui explique, jusqu'à un certain point, leur mauvaise humeur.

LE «HOME» CHINOIS

Le long de ces venelles, une suite de murs, pas très hauts, en briques mal cuites, cimentées, plus mal encore, avec de la boue; pas de fenêtres, pas de boutiques, pas de maisons apparentes, rien que des portes, de distance en distance, avec, de chaque côté, sur le seuil, les lions en pierre, gardiens du logis. Ces animaux symboliques (je dis que ce sont des lions, mais je n'en suis pas très sûr) qu'on voit, magnifiquement sculptés ou ciselés, en marbre ou en bronze, à l'entrée des palais ou des temples, sont devenus, à la longue, à l'usage des maisons particulières, de réductions en simplifications, de simples formules où l'on a beaucoup de peine à reconnaître le modèle primitif. Il faut avouer aussi que, dans ces étroits boyaux, de pareilles bêtes seraient un peu encombrantes, et l'on a bien été forcé d'adopter ce petit modèle pratique. L'important, c'est qu'il y en ait deux.

Ces lions de garde sont souvent accompagnés de deux bornes, en pierre également, quelquefois sculptées, qui, elles, empiètent sans façon sur la voie publique, déjà si restreinte; leur utilité est d'ordre moins métaphysique: ce sont les marchepieds dont se sert le propriétaire de la maison pour monter sur sa mule.

A quelques vantaux sont collées deux images, violemment coloriées, représentant deux guerriers anciens, véhéments et terriblement armés, chargés, eux aussi, de veiller à la sécurité du foyer.

Au-dessus de la porte, très souvent, les caractères «Bonheur» ou «Longévité» sont peints ou dorés; quelquefois, même, simplement dessinés en noir sur du papier rouge. Je n'ai jamais pu savoir si c'était un souhait à l'adresse des visiteurs ou une invocation spéciale en faveur des maîtres de la maison. Dans ces sentes circulent paisiblement des mules ou des ânes en liberté, faisant leur petite promenade hygiénique et ne se rangeant pas plus que les chiens au passage des piétons ou des pousse-pousse. Des marchands ambulants, raccommodeurs en tout genre, gagne-petit, maraîchers, fleuristes, fruitiers, frituriers, poussent leurs cris inhumains, font grincer, glapir ou sonner leurs instruments, gongs, crécelles, tambours, crins-crins, flûtes, cloches ou claquettes. Cela correspond assez exactement à nos marchands de quatre saisons, rempailleurs de chaises, tondeurs de chiens, coupeurs de chats, marchands de robinets, marchands d'habits, raccommodeurs de faïence et de porcelaine. Il y a aussi les porteurs d'eau qui, moyennant un ticket d'abonnement, vont aux fontaines publiques remplir leurs seaux sous le contrôle du fonctionnaire de quartier chargé de cet important service municipal.

Les plus nombreux, parmi ces industriels, sont les marchands de plumeaux. L'insinuante et envahissante poussière de Pékin fait de leur métier un des plus lucratifs qui soient,--relativement.