Le colonel Djemal bey est un grand ami de la France. Il m'explique les grands projets d'organisation de la Turquie d'Asie après la guerre, la création de cinq vastes gouvernorats qui seront des espèces de vice-royautés à peu près indépendantes, ayant leur liberté d'action, de fonctionnement. Comme conseillers, comme directeurs de travaux, on fera appel aux étrangers.

Le colonel Djemal bey.--.--Phot. Talb Kope

--Je ne m'entourerai que de Français, me dit Djemal bey. Après la guerre, j'irai à Paris. J'espère qu'on voudra bien m'aider, me conseiller, m'indiquer des hommes capables, sérieux, travailleurs, intelligents, qui abondent dans votre nation. Je voudrais retourner ensuite à Bagdad et consacrer mes efforts à ce pays. Quelle admirable région! mais abandonnée à elle-même depuis si longtemps! La nature y est si riche, si féconde que, pour le moindre travail, on est aussitôt récompensé, payé au centuple.

«LA PAIX TANT QUE L'ON VOUDRA, MAIS LA PAIX AVEC ANDRINOPLE»


---- Ligne des positions turques lors de l'armistice.
.-.-. Limite de l'avance turque à la fin de février.
La zone grisée est celle qui a été réoccupée par les Turcs.
Djemal bey est un grand travailleur; depuis un mois que je le vois chaque jour, il n'a eu de repos vraiment ni jour ni nuit. Relevant d'une grave maladie, il était là à son bureau, pâle, les yeux cernés, énervé par ce labeur qui n'est pas le sien, exaspéré par l'impossibilité de se rendre sur le champ de bataille, et cependant inlassable, surveillant tout, soignant les détails, s'occupant des volontaires, des recrues, des hôpitaux, de la sécurité de la ville, recevant dix personnes à la fois et répondant en même temps aux demandes de ses aides de camp, signant des ordres, lisant des rapports. Depuis quinze jours, il n'a pas revu sa femme malade, n'ayant pas le temps de franchir l'eau pour se rendre à Kadikeui où il habite; de temps en temps il fait venir ses enfants pour les embrasser et les voir quelques minutes autour de lui. Sur ce visage, tous les traits sont marqués d'une volonté implacable, d'une ardeur passionnée. «Mon colonel, lui disait quelqu'un, à quoi bon gaspiller encore tant d'hommes et tant d'argent? Que vous importent quelques tombeaux et quelques mosquées d'Andrinople qui continueraient d'exister sous un statut spécial! Pourquoi ne pas reconnaître la défaite et ne pas réserver pour l'avenir tant de forces aujourd'hui gâchées en pure perte?» Et lui de répondre: «Écoutez bien ceci: Andrinople, c'est pour nous aujourd'hui un cri de ralliement,--le cri de ralliement de tous ceux qui ont à coeur l'honneur de la Turquie.

Si les Bulgares la prennent et qu'ils prennent Constantinople, et qu'ils prennent Damas et Mossoul et Bagdad, et que je reste à Bassorah avec quinze Turcs, je réclamerai encore Andrinople. La paix tant que l'on voudra, mais la paix avec Andrinople!»

... A peine quittions-nous Constantinople qu'il commença de pleuvoir. En arrivant à Hademkeui, la neige succède à la pluie. Nous devions nous rendre à Tchataldja en compagnie du généralissime Izzet pacha; ce sera peut-être pour demain.

Les Turcs ont à peu près cessé d'avancer. Ils se sont bornés à fortifier leurs positions nouvellement conquises en face de celles des Bulgares qui occupent encore Karadjakeui, Belgrade, Kuchkaïa, Kabatchakeui (les Turcs sont sur ce point à quelques centaines de mètres d'eux), Kadikeui. Surgunkeui a été repris également après quelques escarmouches. On a fait une douzaine de prisonniers dont deux officiers.

24 février.