D'autres camarades, qui, sans doute, n'ont point de femmes ou qui, d'humeur indépendante, n'aiment pas que le sexe s'occupe d'eux, se rassemblent par petits groupes pour faire la collation. Malins comme des soldats, ils improvisent des cuisines en plein vent, coupent du menu bois, allument des feux entre les pierres, accroupis tout autour à la zouave. Et cette copieuse séance dure une bonne demi-heure, si ce n'est plus. Après quoi, le travail reprend. Et voilà de nouveau mes hommes repartis entre les piliers de boue, d'où pointent les tiges de fer...
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Décidément, s'il me fallait choisir, pour y demeurer, entre les deux maisons que l'on bâtit sous mes yeux, ce n'est pas dans celle du béton que j'élirais domicile. Plutôt dans l'autre, dans celle en pierre, qui me sourit. Sa couleur d'abord, appétissante, blanche, nacrée et jaune à la fois, sa couleur de chair et de rose-thé ne chagrine pas, semble faite pour réjouir la lumière. Et puis, cette maison-là est logique, traditionnelle. Elle est élevée selon les vieilles règles. Comme autrefois, comme toujours, depuis que la pierre est pierre, les blocs sont apportés tout taillés, dégrossis et numérotés. On les passe dans leurs quatre attelles et ils sont hissés un peu de travers, en tournant, à l'aide de la mécanique imperturbable et sûre que manoeuvrent longtemps, sans s'impatienter, les deux hommes au torse d'Ixion, comme s'ils avaient à tirer de l'eau d'un puits très profond!... Seulement, au lieu de faire monter un seau d'eau fraîche, il s'agit d'envoyer doucement et d'aller poser, à la hauteur d'un troisième étage, un fétu de 400 kilos. Quel plaisir on éprouve à voir tous les morceaux de ce jeu d'architecture se placer et s'ajuster pour ainsi dire d'eux-mêmes, là où il le faut, les uns au-dessus des autres! La maison a l'air de se bâtir toute seule comme si les ouvriers n'étaient là que pour surveiller les pierres, les matériaux, animés d'une vie intelligente. Et cette impression est si vive qu'il m'arrive chaque matin de m'étonner que la maison soit au même point que la veille au soir. Je ne serais pas le moins du monde surpris qu'elle eût continué la nuit, qu'elle eût avancé par ses propres moyens, même quand les hommes sont partis se coucher.
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Mes maisons me procurent d'autres pensées, d'une indéfinissable mélancolie dans leur banalité.
Elles me font songer que j'ai pu voir, que j'ai vu le sol, invisible à présent et pour combien d'années, où elles ont pris racine, qu'elles couvrent désormais ainsi qu'un monument funéraire. Elles me font songer à ceux qui ont vécu sur cet étroit espace, qui sont aujourd'hui Dieu sait où, dispersés ou morts, à ceux qui viendront demain au même endroit croire qu'ils s'y fixent dans le repos, et qu'ils y sont à l'abri... Et ce sont eux qui, très probablement, d'en face, verront à leur tour, à un moment que je ne sais pas, démolir la maison où je suis, où je me crois garanti de durer. Où serai-je, moi, ce jour-là?... Déménagé? Ou bien...?
Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)
Les deux mille détenus de la prison de Saint-Quentin (en Californie) assistant à une représentation de Mme Sarah Bernhardt. Les condamnés à mort (une douzaine)
ont été placés au premier rang devant la scène.