Et, aussitôt, nous voilà pensifs, inquiets, tristes et gais tour à tour. Printemps... Le passé nous fait regarder en arrière. Printemps... L'avenir, au fond de ses bois, sonne du cor. Printemps... Que va-t-il arriver? Qu'est-ce qui se prépare en nous et hors de nous? Des bonheurs sont cachés qui nous guettent dans les buissons plus serrés. Il y a quelqu'un d'attendu. D'où vient ce vent frais et léger, cet air vif qui prépare et semble apporter déjà l'hirondelle? Entre les pleurs des souriantes giboulées, le ciel montre un bleu de myosotis, et le nuage animé court avec une hâte aimable comme pour nous dire de là-haut: «Je ne fais que traverser. Je ne reste pas.» Le soleil, jusque-là si retiré, si pâle et si déteint, nous pose tout à coup des pointes de feu qui nous brûlent, et son éclat aveuglant devient insoutenable dans le miroir des flaques de soufre laissées à terre par la récente averse. Ah! Printemps! Printemps! Que me veux-tu donc? Pourquoi reviens-tu, tout seul jeune et seul toujours pareil, seul ne bougeant pas, quand l'homme, en dépit des fausses joies, des illusions d'une minute et des ardeurs d'une seconde que tu lui rends, change et vieillit davantage à chacun de tes insolents retours et cesse de plus en plus d'être printanier? Pourquoi lui remets-tu à l'esprit et au coeur des désirs oubliés dont il n'a plus l'orgueil, et des espoirs décevants dont tu n'es pas capable toi-même, avec toutes tes excitations, d'assurer la suite? Est-ce pour le narguer? le faire souffrir? Quel est ton but et ton calcul? Consoles-tu? Désoles-tu? Parle, allons? Explique-toi. Abats ton jeu. Dis ce que signifient tes sautes d'humeur et de vent, tes câlineries et tes rudesses, ton âpre bise et tes tièdes rayons, tes douches de chaleur et de froid, tes précoces maturités et tes gelées soudaines, ton arc-en-ciel mal essuyé et tes aigres tempêtes... ta grâce féminine et ton affreux caractère?

Car tu n'es pas du tout ce que le prétend et l'a indument établi la molle légende; tu n'as rien de l'époque vaporeuse et suave que proclame la poésie et qu'ont célébrée les chansons des Musettes. Tu t'écartes de plus en plus de ta réputation romantique. Tu restes aigu, difficile. Et je t'en loue, ô printemps! je t'en félicite! Combien tu me plais, saison dangereuse, dans ta virginale et dure vérité! Tu as la rustique saveur qui fouette et tonifie. Tes eaux semblent plus froides que celles de l'hiver, tu maltraites la peau, tu poivres les yeux comme à l'automne, tu pousses l'homme imprudent à se découvrir trop tôt pour te donner la joie taquine de l'enrhumer, tu es perfide, vinaigrée, infernale de malice et de ruse. On ne sait jamais avec toi de quel pied partir et sur lequel danser. Tu ris, tu pleures, tu te fâches, tu boudes, tu vous donnes un baiser... et une claque. Ton feuillage lui-même est d'un éclat trop neuf qui manque d'habitude et qui paraît toujours prématuré. Tout chez toi offre une acidité irritante et qui picote. Mais aussi quel ton! quel montant! Quand on consent à te voir et à t'accepter telle que tu es, dans ta résistante sauvagerie, tu procures d'inoubliables joies qui ne s'attaquent pas à tous.

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Pour bien te goûter, printemps, et comme tu le mérites, il est indispensable, d'abord, d'avoir fait ses classes, d'avoir parlé latin et su trois mots de grec, et d'avoir feuilleté Ovide, Théocrite et Virgile, et récité par coeur cinq petits vers d'Horace,... car devant plus d'un rameau d'avril dressé comme le bras de la nymphe qui va être prise, et au bout duquel jaillissent des glaives de verdure à la place des doigts, il est impossible de ne pas se rappeler avec ravissement certains passages des Métamorphoses. Le printemps est la saison mythologique de l'année.

Et pour te bien comprendre et te pénétrer encore, printemps, il sera nécessaire d'avoir l'âme un peu Renaissance, d'avoir aimé l'Astrée, les tapisseries bleues où il ne fait pas très chaud, les roseaux courbés par Éole, la coiffe de la Dame gonflée par le vent de la tour, et la rosée du matin sur les étriers, et les jardins plats et frisquets du temps des Valois où s'inspirait Ronsard.

Et ce n'est pas tout. Pour te garder, printemps, un souvenir fidèle et qui jamais ne s'use, et qui, au contraire, se fasse plus tendre et plus amoureux, il faut que très petit enfant, à l'âge où nous sont révélées les divines beautés de la nature et des choses humaines, nous t'ayons découvert non pas dans les villes, mais loin d'elles, à la campagne... oui... que ce soit sous un arbre en train de déplier les papillotes de ses feuilles, près d'une tige onglée de vert, les pieds dans l'herbe humide et au chant d'un pinson, que nous ayons, pour la première fois, salué ton arrivée et reçu ton bonjour guilleret.

Si nous avons eu ce bonheur, jamais en nous tu ne passeras. Tu nous auras marqués pour toujours; nous resterons baptisés de ton charme et parfumés de ton jeune lilas. Chaque année la vie, un instant, recommencera pour nous à partir de la minute où nous avons fait connaissance. Dans l'âge mûr et jusque dans la vieillesse, tu nous ramèneras à l'entrée du jardin, en nous rendant l'odorat délicieux que nous avions alors sous l'étourdissement de la première rose.

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Mais, malgré tout, quel que soit le jour, le lieu, l'instant où nous t'avons appris, tu nous fais plaisir quand tu reviens, et l'on t'embrasse sur les joues de celles qui sont toi, ton image vivante, le printemps fait femme. Il t'arrive de nous attrister, de nous remplir de regrets, nous ne t'en voulons pas. Nous te pardonnons la peine que tu nous causes parce que tu nous émeus, que jamais tu ne nous laisses indifférents. Nous ne te prenons pas au mot, nous sommes trop sages pour cela, nous savons bien que tu n'apportes rien de plus à chacun de nous, que tu ne lui donnes que ce qu'il a, c'est-à-dire le peu, le rien qu'il a pu garder,... et que le printemps du voisin n'est pas le mien,... cependant nous te sommes reconnaissants de nous faire croire, sans que nous soyons dupes, de nous aider à être en quelque sorte les illusionnistes volontaires de nous-mêmes. Tu séduis en effet notre clairvoyance sans la troubler et tu fais de nous des chimériques d'un moment, conscients et désolés,--et tout de même joyeux! Tu nous grises, tu nous ressuscites, Lazares d'une aurore qui n'ignorons pas qu'avant le soir le linceul nous rhabillera. Ainsi, quoique tu n'opères en nous aucun gracieux changement, que tu accentues comme exprès le triste acquis et les stigmates des années, que tu ne sois pas capable de nous ôter une ride ni de blondir un seul de nos cheveux blanchis, tu nous rajeunis quand même... oui... par le regret, par l'inutile et déchirant désir, par la douleur de l'irréparable, par le mirage des amours passées, par les fantasmagories de l'évocation, par les sourires et par les pleurs que tu nous arraches, par le désespoir de notre tendresse devenue plus ardente et plus riche, par la beauté de souffrance que tu développes, par tout cela, printemps, tu nous fais jeunes, jeunes, jeunes comme jamais nous ne l'avons été, comme nous ne l'étions pas quand nous avions l'âge de l'être, et que nous respirions nos vingt ans, sans savoir. A présent nous savons, nous sommes renseignés, mais nous n'avons plus les splendeurs de notre adorable ignorance. Du moins meurtris, frappés, privés chaque jour davantage, nous nous faisons de tous nos plus chers souvenirs--auxquels, parfois, viennent s'en ajouter de précieux encore --nous nous faisons en nous-mêmes un printemps, un printemps intérieur, un printemps secret qui ne se voit pas du dehors, pareil à ces petits jardins des châteaux en ruines, cachés derrière des remparts. Et quand revient chaque année le printemps de tous, l'universel, il nous invite à descendre nous promener dans ces allées intimes, dans ces bosquets du coeur où brille un soleil plus chaud que le vrai, où les fleurs jamais ne se fanent, où le ciel est d'un bleu que je ne peux dire...
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)