M. Ludovic Naudeau, envoyé spécial du Journal, qui put parcourir le terrain du combat quelques heures après l'action, nous raconte comment deux formidables batteries, de quarante pièces chacune, furent établies au nord et à l'est d'Aïvas-Tabia; 25.000 fantassins massés à proximité attendaient à l'abri que le canon leur eût frayé un chemin pour courir à la baïonnette sur le fort ennemi. Pendant la nuit du 24 au 25, l'infanterie, sortant de ses couverts, chassait les Turcs d'une position avancée, le mamelon de Maslak, situé à 2 kilomètres en avant d'Aïvas-Tabia. A l'aube du 26, tout était prêt pour l'attaque décisive contre cet ouvrage déjà fortement maltraité par les projectiles des grosses pièces bulgares.

l'assaut final

«Cependant, dit notre confrère, le moment suprême était arrivé. Le général Ivanof avait donné l'ordre au 23e, au 56e, au 53e et à un bataillon du 6e de s'élancer à l'assaut d'Aïvas-Tabia. Le 23e, qui s'avançait en tête, s'efforça de parvenir jusqu'au réseau des fils de fer. Il est accueilli par une grêle de balles, qui, en quelques minutes, lui cause des pertes terribles. Il creuse hâtivement des tranchées, il s'abrite, il avance par bonds, il arrive jusqu'aux fils de fer, qu'il commence à briser à coups de pioche, à coups de pelle, à coups de crosse. Mais alors la fusillade turque est si intense que ce qui reste du régiment a un instant d'hésitation et commence à reculer. Il a déjà perdu 2.000 hommes. C'est alors que le colonel s'élance en tête de ses soldats, portant lui-même le drapeau du régiment. En même temps, des batteries d'artillerie de campagne et des «howitzers» viennent, sous un feu terrible, se mettre en position tout près du 23e régiment, qui, reprenant courage, se rue de nouveau. Il est 5 heures du matin. Le 23e, à l'assaut, se fraie un passage à travers les fils de fer barbelés. Les hommes lancent leurs capotes sur les ronces d'acier, puis ils passent tant bien que mal, grâce à ce bizarre expédient. Les Turcs, en face de l'ascension obstinée de ces furieux que rien n'arrête, commencent à hésiter à leur tour et, tout à coup saisis d'effroi, ils abandonnent leur position et ils s'enfuient vers la ville.

» Les survivants du 23e sautent dans la tranchée. Ils sont dans le fort, que ne défend aucune force, et aussitôt l'artillerie bulgare (non seulement l'artillerie de campagne, mais un certain nombre d'obusiers) arrive au galop dans Aïvas-Tabia et y prend position. Déjà, on apprend qu'Hadjholou a été enlevé à 3 heures, et c'est le commencement de la fin. Toute la ligne des autres forts de l'est, désormais tournée et attaquée par le flanc, cède sans résistance. Aucune contre-attaque, aucun essai de reconquérir les positions enlevées par les assaillants n'est effectuera aucun, moment. La garnison de chaque fort s'enfuit, frappée de panique, ou bien elle se rend sans coup férir dans les autres secteurs.

Le général bulgare Ivanof, le vainqueur d'Andrinople.
--Phot. G. Woltz.]

La grande mosquée d'Andrinople. Cette photographie du célèbre monument, que l'on avait annoncé à tort avoir été détruit par les Turcs eux-mêmes avant l'entrée des Bulgares et qui est heureusement intact, a été prise cet hiver, pendant le siège.

Il en est de même partout. Les défenseurs des forts, trouvant leur situation intenable, abandonnent la défense et mettent bas les armes. Des milliers de soldats, qui ont jeté leur fusil, se précipitent, affolés, vers la ville. Ils s'efforcent de se cacher dans les maisons des habitants et de se procurer des vêtements civils. Et, pendant que se passent ces scènes lamentables, deux régiments bulgares entrent tranquillement, étendards déployés, dans la ville. A 10 heures du matin, Choukri pacha, qui venait de faire arborer le drapeau blanc sur la tour du guet et qui avait aussi, paraît-il, envoyé des parlementaires dans les divers secteurs pour demander des assiégeants la cessation des hostilités, n'a pas même le temps de voir revenir ceux-ci. Il est pris, purement et simplement, dans l'un des forts, l'Hadirlik, où il s'était réfugié.»

Ainsi s'écroulait, en quelques heures, la longue résistance de la garnison d'Andrinople.