Le 26, c'est le même acharnement, le même déluge de feu. Vers 7 heures du matin, on vient nous annoncer que la cavalerie bulgare est entrée en ville du côté du Kaïk et de Stamboul-Yolou (la route de Constantinople). En même temps, nous apercevons de longues colonnes de fumée au nord-est et des lueurs d'incendie qui rougissent l'horizon; ce sont les casernes qui flambent et les ponts qui sautent; les Turcs essaient, dit-on, de détruire leurs ouvrages de défense. Une terrible explosion nous annonce que les poudrières n'existent plus. A 9 heures 1/4, on aperçoit, à la stupéfaction générale, le drapeau blanc flotter sur le mât de la forteresse de Hadirlik, quartier général de Choukri pacha. Par suite de quelles circonstances ce soldat intraitable a-t-il été amené à céder? Pas plus tard que la veille, il parlait de tenir trente ou quarante jours encore. Comment cette volonté de fer a-t-elle plié au point d'accepter aujourd'hui ce qu'elle repoussait hier avec indignation?
L'explication nous vient d'elle-même. A la porte de l'établissement qui nous abrite, nous voyons des soldats débandés, sans armes, sans munitions et demandant asile. Ils meurent de faim. Ils nous racontent qu'après avoir subi deux jours durant le feu meurtrier des batteries ennemies les soldats placés aux avant-postes se rabattirent sur les forts de Kavkaz, de Karaguez-Tépé et d'Aïvas-Tépé, trois positions des plus importantes. Là, ils jetèrent la démoralisation parmi les troupes qui tenaient encore. Exténués de fatigue, épuisés par la faim, décimés par des attaques furieuses et succombant sous le nombre des assaillants, ces malheureux furent saisis de panique et lâchèrent pied. Leurs propres officiers leur donnèrent le signal d'un sauve-qui-peut général. Alors, on vit ce spectacle lamentable de bataillons entiers se sauvant à travers champs, jetant leurs armes ou les vendant contre un morceau de pain, pénétrant en ville pour cambrioler les boutiques et les maisons, et livrant une place forte de premier ordre à l'ennemi, qui croyait ne pouvoir l'emporter finalement qu'au prix des plus grands sacrifices.
La cavalerie bulgare pénétrant dans les faubourgs d'Andrinople.
Phot. D. Karastoyanof.
--On ne se bat plus avec de tels soldats, se serait écrié Choukri pacha, dès qu'il eut connaissance de ces faits.
Il fit aussitôt arborer le drapeau parlementaire et accepta la capitulation sans conditions.
LES VAINQUEURS DANS LA VILLE
Dès les 7 heures du malin, la cavalerie bulgare et serbe occupa la rue centrale, le konak, le commandement militaire et la municipalité. Elle était accourue, au triple galop de ses chevaux, de Bochnakeui, du Kaïk et de Stamboul-Yolou.
Autour de ces escadrons, c'est un empressement général, un enthousiasme indescriptible. Grecs, Juifs, Arméniens, tous ceux qui rampaient hier encore aux pieds des Turcs poussent aujourd'hui des clameurs de joie et saluent de leurs ovations les troupes de leur nouveau César.
A 10 heures, la 2e division d'infanterie, commandée par le général Vasof, débouche des hauts quartiers, musique en tête, enseignes déployées. Trois drapeaux turcs, historiés de versets du Coran richement brodés sur fond de soie verte et rouge, figurent au premier rang. Le général Vasof caracole au milieu d'un nombreux état-major et répond d'un air radieux aux acclamations frénétiques des ci-devant rayas. Ses soldats sont lourds, massifs, engoncés dans des uniformes décolorés; la plupart portent la barbe; sur leur physionomie dure, farouche, les longs mois de ce siège ont imprimé une sorte de patine cuivrée. Ils marchent d'un pas ferme et d'une allure martiale. Et il en vient, il en vient... on dirait des hordes accourues des steppes lointaines ou des bandes de guérillas organisées en milices. Quelques bataillons défilent en chantant l'hymne national, portant au bout de leur fusil un bouquet de buis simulant la palme des vainqueurs. Cette armée est suivie d'une foule de volontaires chrétiens, de comitadjis, de francs-tireurs, revêtus des costumes les plus fantaisistes. Ce sont ses plus précieux auxiliaires; après lui avoir servi de guides, ils vont lui servir de délateurs.