LES THÉÂTRES

Cyrano de Bergerac, poursuivant son éblouissante carrière, vient d'atteindre sa millième représentation sur cette même scène de la Porte-Saint-Martin, d'où il s'élança il y a quinze ans vers la gloire. A cette occasion, les directeurs de ce théâtre et l'auteur ont offert au public parisien une représentation gratuite de ce chef-d'oeuvre. On imagine aisément quels enthousiastes applaudissements les ont récompensés de ce geste généreux. M. Edmond Rostand, dans une pensée délicate, voulant associer à son triomphe l'inoubliable Coquelin aîné, avait, la veille, en pleine représentation, fait adresser à la mémoire du créateur du rôle de Cyrano, par M. Le Bargy, qui lui succède, un salut profondément émouvant. Les spectateurs privilégiés de cette commémoration touchante ont uni, dans une ovation spontanée, le nom du grand artiste disparu a celui du glorieux auteur qui lui fit rendre ce public hommage par l'admirable Cyrano d'aujourd'hui.

La Comédie-Française a enrichi son répertoire de pièces en un acte d'une délicieuse petite comédie de MM. Robert de Flers et G.-A. de Caillavet, Venise, et elle a monté Riquet à la Houppe, une des comédies de Théodore de Banville où s'affirment le plus brillamment les prestigieux dons poétiques, et la souplesse verbale, l'incessante fantaisie, l'esprit toujours jaillissant de ce roi du Parnasse. On a fait fête à l'une et à l'autre de ces oeuvres, jouées à ravir, la première par Mlle Leconte et MM. Numa et Le Roy, la seconde par Mmes Lara, Delvair, Robinne, Bovy et MM. Berr, Brunot, Croué.

Panurge, représenté à la Gaîté-Lyrique, est la dernière partition écrite pour la scène par Massenet. Dans cet opéra-comique, vivant, joyeux et pittoresque, le compositeur regretté semble avoir voulu renouveler sa manière. Tour à tour allègre, comique, amoureuse, sentimentale, sa musique charme et émeut. Le livret, d'une tenue très littéraire, est dû à la collaboration de MM. Georges Spitzmuller et Maurice Boukay. Le succès de cette oeuvre a été vif. Il convient d'y associer les excellents artistes qui l'interprètent: Mlles Lucy Arbel et Doria, MM. Vanni, Marcoux, Gilly, Martinelly.

A l'Odéon, M. André Antoine a eu l'ingénieuse idée de présenter l'Esther de Racine dans une mise en scène inspirée des tapisseries de Troy. Les artistes, revêtus de costumes dessinés par M. Ibels, reproduisaient les attitudes des personnages imaginés par le célèbre peintre, et le décor, dû à M. Paquereau, était une copie fidèle de celui qu'il composa. La musique de Jean-Baptiste Moreau accompagnait les choeurs.

D'un roman qu'il avait publié dans le Figaro sous le titre l'Ile fantôme, M. Charles Esquier, ex-pensionnaire de la Comédie-Française, a tiré une pièce, l'Entraîneuse, jouée avec succès à Bruxelles et reprise ces jours derniers au théâtre Antoine. Un musicien, pauvre et méconnu, mais encouragé, soutenu, «entraîné» par sa femme, aimante et dévouée, n'arrive finalement à faire représenter sa première oeuvre et ne parvient par là à la fortune, à la célébrité, qu'au prix d'un douloureux sacrifice de sa compagne, sacrifice dont elle double la valeur en le tenant secret même lorsque, après le triomphe, son mari la délaisse et la trahit. On a applaudi cette pièce qui nous présente une étude, très scéniquement composée, d'un intérieur d'artistes; on a beaucoup applaudi aussi les interprètes, au premier rang desquels il faut citer Mlle Margel, d'une sincérité ardente et pathétique et dont la renommée s'accroît légitimement à chaque nouvelle apparition, et un débutant--du moins à Paris--M. Francen, auquel son jeu sobre, vigoureux et juste, peut faire prédire à coup sûr le plus bel avenir.

Au théâtre Michel, Manche Câline, la comédie de M. Pierre Frondaie, est accompagnée hormis quelques jours d'une fantaisie, Pas davantage, de M. Nozière, tout à fait dans le ton voluptueux et sentimental, galant et badin, que le spirituel auteur a transposé du dix-huitième siècle (même quand il s'agit du Second Empire, comme c'est ici le cas) en l'adaptant au goût moderne; une musique facile et d'ailleurs agréable, de M. Marcel Lattès, accompagne cette jolie fantaisie.

Le théâtre Sarah-Bernhardt a fait une reprise du Bossu, pièce qui fut, il y a juste un demi-siècle, tirée du roman de Paul Féval par l'auteur lui-même, aidé du dramaturge Anicet Bourgeois; c'est un mélodrame historique attendrissant et divertissant, l'un des modèles de ce genre qui fit fortune de 1850 à 1865. Dans le rôle de Lagardère, créé par le fameux Mélingue, M. Joubé déploie la fougue qui convient au chevaleresque et romanesque héros.

La Société des Escholiers, présidée par M. Auguste Rondel, nous a donné un intéressant spectacle composé de deux petites comédies la Bonne École, de M. Jean Hermel, et Ainsi soit-il, de MM. Gallo et Martin-Valdour, et d'un ouvrage plus important de M. François de Nion, l'État second; c'est l'exposé curieux, étonnant, d'un cas d'hypnose assez rare et exceptionnel, mais traité avec une ingéniosité et une sobriété dramatiques qui ont valu à l'auteur de sincères applaudissements.

M. Octave Bernard fait représenter en ce moment, au Théâtre Nouveau de Belleville, Mirka la Brune, soeur cadette des Deux Orphelines et de la Porteuse de pain. Le public populaire a paru s'intéresser à ce drame où, après bien des péripéties émouvantes ou comiques, les méchants sont punis et les justes récompensés.