Le plus étonnant pour moi, c'est que ces figurants ne sont pas des gens quelconques, mais des étudiants des universités. L'un d'eux, habillé comme un seigneur du temps des Ming et qui, dans la vie privée, prépare son doctorat en médecine, vient un jour m'expliquer de la part de ses camarades, très courtoisement et dans l'anglais le plus correct, pourquoi ils ont accepté de venir: «C'est un tel plaisir pour nous, me dit-il, de nous trouver ainsi replongés dans le passé de notre pays, de voir reconstituée la Chine de nos ancêtres.»

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Lundi, 30 septembre.

Cette nuit, pour avoir une vue d'ensemble des fantasmagories de New-York, je monte au sommet de l'hôtel du Times, qui est l'un des plus stupéfiants gratte-ciel. A un angle de rue, dans un quartier de maisons à peine hautes, il se dresse tout seul, grêle, efflanqué, paradoxal, avec un air de chose qui n'aura jamais la force de rester debout. Très aimablement, les rédacteurs m'avaient convié. Un ascenseur-express, qui jaillit comme une fusée, nous enlève d'un bond jusqu'au vingt-cinquième étage, d'où nous grimpons sur la plate-forme extrême. Là souffle une brise âpre et froide--déjà l'air vif des altitudes--et, de tous côtés, dans le cercle immense qui va finir à l'horizon, l'électricité s'ébat à grand spectacle. Auprès, au loin, partout, des mots, des phrases s'inscrivent au-dessus de la ville en grandes lettres de feu, éblouissent un instant, disparaissent et puis reviennent. Des figures gesticulent et gambadent, parmi lesquelles j'ai déjà de vieilles connaissances, comme par exemple le farfadet qui brandit ses gigantesques brosses à dents. La plus diabolique de toutes est une tête de femme, qui se dessine dans l'air, soutenue par d'invisibles tiges d'acier, et qui occupe sur le ciel autant d'espace que la Grande Ourse; pendant les quelques secondes où elle brille, son oil gauche cligne des paupières comme pour un appel plein de sous-entendus, et on dirait d'une jeune personne fort peu recommandable. Qu'est-ce qu'on peut bien vendre en dessous, dans la boutique qu'elle surmonte et où elle vous convie d'un signe tellement équivoque? Peut-être tout simplement d'honnêtes comestibles ou de chastes parapluies. Il va sans dire, aucune montagne n'aurait des parois aussi verticales que ce gratte-ciel; en bas, les foules en marche le long des trottoirs, les foules sur lesquelles, en cas de chute, on irait directement s'aplatir comme un bolide, font songer à des grouillements d'insectes qui seraient lents pour cause de trop petites pattes, tandis que les files de wagons, dont la ville est sillonnée, paraissent de longues chenilles phosphorescentes qui ramperaient sans vitesse. Et une clameur monte de ces rues, comme une plainte de bataille ou de misère, entrecoupée par les grondements de tous ces trains en fuite... Babel effrénée, pandémonium où se heurtent les énergies, les appétits, les détresses de vingt races en fusion dans le même creuset.

L'hôtel du Times «grêle, efflanqué, paradoxal...»

Malgré le froid qui cingle le visage, c'est presque un soulagement, une délivrance, de se sentir là sur ce sommet artificiel; les six millions d'êtres qui, à vos pieds, dans la région basse, se coudoient, luttent et souffrent, au moins ne vous oppressent plus; même il est presque angoissant de penser qu'il va falloir redescendre tout à l'heure de ce haut perchoir où la poitrine s'emplissait d'air pur, redescendre et se replonger dans cette vaste mer humaine qui fermente et bouillonne partout alentour. Quelle inexplicable manie ont les hommes de s'empiler ainsi, de s'étager les uns par-dessus les autres, de s'accoler en grappes comme font les mouches sur les immondices,--quand il reste encore ailleurs des espaces libres, des terres vierges!... Vue d'ici, la ville paraît infinie; aussi loin que les yeux peuvent atteindre, l'électricité trace des zigzags, tremble, palpite, éblouit, écrit des mots de réclame avec des éclairs, et finalement, vers l'horizon où il n'est plus possible de rien lire, va se fondre en une lueur froide d'aurore boréale. Jamais encore New-York ne m'avait paru si terriblement la capitale du modernisme; regardé la nuit et de si haut, il fascine et il fait peur.

Samedi, 12 octobre 1912.

Aujourd'hui, la «première» de la Fille du Ciel, au Century Théâtre. Cette langue étrangère me déroute à tel point que je ne me sens pas tout à fait responsable de ce que mes personnages racontent. Vraiment, pour reconnaître ma pièce, je devrais plutôt faire abstraction du dialogue et, m'efforçant de ne pas entendre, n'assister au spectacle qu'avec mes yeux, comme si c'était une simple pantomime,--une pantomime certes qui dépasse mon attente par son exactitude et sa splendeur. Grâce à la consciencieuse magie des peintres et des costumiers, la vieille Chine impériale, qui ne se reverra jamais plus, est là devant moi, avec le jeu de ses nuances rares, l'inconcevable étrangeté de ses atours, avec ses dragons, ses monstres, tout son mystère. Pour compléter l'illusion, il y a même le son rauque des voix chinoises, et, pendant l'acte de la bataille, quand les soldats délirants se précipitent en une ruée suprême vers leur impératrice pour tomber tous à ses pieds, je crois réentendre ces clameurs qui faisaient frissonner, en Chine, aux jours de réelles tueries.

A la scène finale cependant, dès que l'empereur Tartare et la Fille-du-Ciel sont seuls en présence, je me reprends à écouter ce qu'ils disent; leur jeu est d'ailleurs si expressif que je me figure presque les entendre parler ma propre langue. Et quand la Fille-du-Ciel tend la main pour recevoir la perle empoisonnée qui va lui ouvrir les portes du Pays des Ombres, son geste et son regard émeuvent comme si vraiment elle allait mourir...