M. Rahe. Miss Ryan. M. Froitzheim.
Croquis d'après nature de L. de Fleurac.

Le tennis est-il un jeu esthétique? On l'a contesté. Sans doute son cadre un peu étriqué et artificiel, la limitation nécessaire du geste et d'effort, ce quelque chose de sautillant et d'aheurté à la fois qui le caractérise ne fait pas de lui tout d'abord un spectacle harmonieux. Il n'a ni l'envol élastique et noble de la pelote basque, ni la furie truculente, et empoignante du football, ni la simplicité classique et splendide de la boxe, ni la puissance rythmée du rowing, ni l'éclat crissant et belliqueux de l'escrime. Pourtant la vitesse, la précision, la souplesse et la mesure du geste lui confèrent une grâce spirituelle, un charme à la fois robuste et net, qui sont bien à lui.

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De ce que le tennis, accessible aux deux sexes, déroule ses phases harmonieuses dans un cadre restreint parmi une assistance attentive et nombreuse, il en résulte qu'il est infiniment propice au développement d'un aimable cabotinage. Et c'est là, sans doute, qu'il faut chercher une des raisons principales de son succès. Un monde spécial du tennis est né avec ses attitudes, son langage, ses costumes, son snobisme, sa franc-maçonnerie particulière. A des degrés divers, il marque d'une empreinte ceux qui y participent. Elle est d'un charme plus ou moins prenant, selon les individus. Une bonne fortune extrêmement rare veut que la totalité des champions que j'ai approchés soient sans aucune exception des garçons exquis qui unissent à la perfection de leur art une simplicité cordiale et de bon goût. En dehors d'eux on peut bien constater que par définition le champion du tennis est un tantinet poseur. Une nonchalance estimée aristocratique et un américanisme vaguement voyoucratique le caractérisent parfois. Ils lui confèrent une allure extrêmement personnelle.

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En attendant l'heure du match.

Quelques vices plus laids trouvent pareillement leur contentement au tennis. La rosserie, voire la muflerie, s'y épanouissent à coeur joie. Pas d'occasion plus commode pour abuser lâchement de sa force. Avec impunité, le promenant de droite et de gauche, du grillage du fond au filet, vous époumonez jusqu'à l'agonie un gentleman rondouillard. Il vous suffit de quelques balles pour écoeurer une vierge ou déshonorer une dame mûre qui demeurerait respectable sur tout autre terrain. Il est des drives brutaux comme une rupture, des lobs perfides comme des billets souscrits à longue échéance, des volées basses et trompeuses comme un faux serment, des services américains décevants comme un flirt de même nationalité.

«Le style, c'est l'homme». Jamais l'adage célèbre ne se vérifia mieux qu'au tennis. Jadis le croquet passait pour une épreuve décisive antérieure aux fiançailles. Si vous ne vous étiez pas jeté les maillets à la figure avant la fin de la partie, vous pouviez espérer naviguer en paix parmi les écueils de la vie conjugale. Combien les enseignements du tennis sont plus riches, plus délicats et plus féconds! Rien qu'à voir comment Z... tient sa raquette est une indication. Jamais vous ne me ferez croire qu'Amy soit un pingre, Decugis un mouton et Salm un enfant de choeur.