A présent elles disaient: «Nous sommes toujours là, tu vois? Nous n'avons pas bougé.» Mais c'était tout. Elles ne me disaient pas comme je l'aurais voulu et comme je l'avais cru un instant: «Te voilà! C 'est toi! Nous t'attendions à chaque aurore, à chaque couchant... Quelle joie de te retrouver! Reste et ne t'en va jamais!» Non, tout de moi leur était égal et je ne leur avais pas manqué. Et, cependant, je sentais que leur impassible froideur faisait leur magnificence et leur supériorité, qu'elles me dominaient de leur inertie et que je m'attachais à elles de toute la force de leur détachement. Pour bien aimer, pour aimer plus, il faut être celui qui aime, tout seul, sans espérer qu'on vous le rende. Ainsi, avec de l'amour et de la tendresse pour deux, j'ai donc regardé l'horizon d'une splendeur sans pareille qui, malgré lui, se développait tout de même aussi complaisamment que si c'était pour moi, et j'en profitais comme si je lui étais redevable des voluptés que je lui dérobais.
Regarder l'horizon en interrompant tout, en ne faisant que cela, c'est, en effet, un des plus absorbants, des plus nobles et des plus sévères bonheurs qu'il soit donné à l'homme d'éprouver. C'est une occupation puissante, pleine, orientale, profonde et violemment douce, qui prend tout de suite un air éternel, qui étend l'âme, l'élargit, la déroule, la couche... et puis la lève, la met debout, la lance à travers pays et la porte en avant-garde. On sent que l'on fait comme un énorme pas vers l'inconnu qui nous connaît déjà quand nous l'ignorons encore, vers ce qui se trouve embusqué et caché là-bas, derrière ce glacis mauve, derrière ces fumées, au delà de ce talus extrême de la terre, et qui devient aussitôt pour nous l'avenir. Car il est véritablement étrange et significatif que toujours, bande plate de sol, ligne mince et dure de l'océan, crête insensible et vaporeuse de montagnes très effacées, l'horizon, n'importe lequel, au lieu de nous faire penser à lui, dès qu'il nous possède, nous fait penser à nous. Si reculé soit-il, c'est à nous qu'il vient et qu'il aboutit, en nous qu'il trace son inflexible et gigantesque courbe.
Aussi, voilà, je le suppose, l'unique raison pour laquelle il nous retient, captifs accoudés pendant des heures, c'est qu'en croyant le contempler nous examinons notre vie, notre vie dont il nous étale, sous un aspect philosophique, l'image même, par la tristesse monotone et suivie de son dessein, ce je ne sais quoi d'accompli, de passé, d'aplani, de fatal qu'il offre à nos yeux à cette limite insaisissable et pourtant si tranchée où il cesse d'être de la terre pour devenir du ciel, si bien que nous les mêlons, en faisant exprès de nous tromper. Nous ne saurions pas dire où l'une finit, où l'autre commence, mais nous savons qu'ils se rejoignent et se confondent, qu'il faut passer par la première pour atteindre le second, et par là, encore plus que par tout le reste d'une rêverie nébuleuse, l'horizon se démontre image de la vie, de la vie dans le passé, dans le présent, et surtout dans l'avenir. Quand nos yeux et notre pensée vont toucher ces lointains austères et suaves, ces lointains qui sont des mirages, mais des mirages réels, arrivés, dont le secret nous attendrit, nous trouble et nous exaspère, quand nos yeux et notre pensée se frottent à ces beautés et qu'ils les dévorent, c'est pour deviner l'avenir, pour savoir où va le chemin de notre destinée que nous voyons se perdre et se noyer peu à peu, nous échapper dans l'éloignement... Et tout en regardant les lignes fuyantes de la terre, la cime violette à plus de vingt lieues, le clocher qui semble une paille et le fleuve un fil, et les routes si ténues qu'elles paraissent n'aller nulle part, nous ne songeons qu'à ceci: «Où va ma route, à moi? Où va le sentier de ma vie? Par où monte ma volonté? Où me conduit mon esprit? Où m'entraîne mon coeur? Où se précipitent mes désirs et mes ambitions? Et derrière cet horizon, si je le gagnais, quel est toujours, toujours, toujours, l'autre qui m'attend?»
Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)
L'ARRIVÉE A LONDRES.--A la gare de Victoria (24 juin): M. Poincaré reçu par le roi George, à sa descente du train venant de Portsmouth. Derrière le Président, notre ambassadeur à Londres, M. Paul Cambon (descendant de wagon) et notre ministre des Affaires étrangères, M. Stephen Pichon.--Phot. Chusseau-Flaviens.
LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
EN ANGLETERRE
Le président de la République, se rendant à Londres, a quitté Paris lundi dernier, à onze heures du matin, par la gare Saint-Lazare, pour Cherbourg où il est arrivé à cinq heures de l'après-midi. La grande ville maritime était en fête lorsqu'un pénible accident vint troubler la joie patriotique de tous. Au fort du Roule, où étaient tirées les salves en l'honneur du président, une explosion de gargousses, atteintes par une étoupille enflammée, faisait parmi les artilleurs neuf victimes, dont deux morts. Le ministre de la Marine, M. Raudin, se rendit de suite sur les lieux du sinistre, visita les blessés et commença lui-même l'enquête. Le lendemain matin, à sept heures, le cuirassé Courbet, portant M. Raymond Poincaré, le ministre des Affaires étrangères, M. Stephen Pichon, et leurs suites, quittait la rade avec son escorte de croiseurs et faisait route pour l'Angleterre...
Sur l'arrivée et sur le séjour du président de la République française chez la nation amie nous avons reçu les notes suivantes de notre collaborateur Gustave Rabin qui s'était rendu directement à Londres.