Ce Paris-là aussi est à voir; et vous avez raison: nous devrions nous appliquer davantage à y promener les étrangers qui nous font visite. Car il est incapable, ce Paris-là, de se montrer lui-même. Il est discret, un peu sauvage; il fuit le tapage, et il a horreur de la publicité. Il a pourtant, comme l'autre, son programme de plaisirs quotidiens. Plaisirs de jour; plaisirs du soir, mais si paisibles, et entourés d'un mystère si charmant!
Connaissez-vous, madame l'étrangère, les concerts de nos jardins publics? Avez-vous vu se grouper sous la verdure des arbres, autour de nos gentils orchestres militaires, ces auditoires recueillis de petites bourgeoises, de vieux retraités, de nourrices, de petits télégraphistes et de petits pâtissiers? Ah! ceux-là n'entendent rien à la musique «d'avant garde»; mais regardez leurs figures, cependant que défilent, sous le bâton du chef, les opéras familiers, les «airs connus» sur chacun desquels le petit télégraphiste lui-même met un nom: Gounod, Félicien David, Auber, Massenet... Regardez: à cette époque-ci de l'année, quand l'air est doux, quand les arbres sont chargés de feuilles et les jardins pleins d'enfants, ces «musiques de squares» entre quatre et six heures,--ces concerts où la foule élégante ne va pas, c'est un des plus jolis aspects de Paris.
Et le théâtre des Tuileries, le connaissez-vous, madame l'étrangère? Ce théâtre où l'on joue, le soir, Carmen et le Domino noir en plein vent, devant un parterre de petites chaises, où les places les plus chères coûtent vingt-deux sous, et sur lequel de menues lampes électriques accrochées aux branches des arbres répandent une si jolie clarté lunaire? Là non plus le «monde» ne va pas. Mais le «monde» ignore le chemin du théâtre des Tuileries; il y a dans Paris, des deux côtés de l'eau, une clientèle d'habitués qui le connaît bien, et qui souhaite même qu'on n'en parle pas trop! Amener la foule autour d'elle, ce serait gâter tout son plaisir.
Tout de même qui voudra être le Joanne ou le Boedeker de ce Paris inconnu? révéler aux étrangers ce que peut donner de joie--j'entends d'intelligente et honnête joie!--à un touriste fatigué une soirée d'été passée, avec ou sans musique, dans les sentiers du parc Montsouris, sur les hauteurs des Buttes» Chaumont, et en combien d'autres coins, délicieux et ignorés, de cette prodigieuse ville! Vraiment, il y a là un livre à faire; un livre charmant sur le «Paris qu'on ne voit pas»; sur ses paysages, ses aspects pittoresques et moraux, les braves gens qu'on y rencontre et les jolies choses à y découvrir. Madame l'étrangère, connaissez-vous une Exposition de peinture qu'on appelle la Rosace? Non, évidemment. Permettez-moi de vous en indiquer le chemin.
Il faudra prendre le Nord-Sud, et s'arrêter à la station Falguière. La rue de Vaugirard est en face de vous. Avancez, je vous prie, jusqu'au numéro 121. Le couloir d'entrée, tout étroit, est serré entre un débit de vins et une boucherie. Ce couloir mène à une courette d'aspect pauvre, sur laquelle s'ouvre une petite porte où on lit: Entrée, 50 centimes. Au delà de la porte, une échelle-escalier conduit le visiteur à deux étroites pièces d'entresol où l'on trouve--entourant un harmonium, une bannière et quelques tabourets--une soixantaine de tableaux, de dessins et de gravures accrochés aux murailles. C'est ici le siège d'une pauvre petite confrérie, les Franciscains de la Rosace, dont les membres se sont consacrés à l'art religieux. Eh bien, la foule ignore absolument ces oeuvres, dont quelques-unes sont belles. La critique les a généralement dédaignées; et combien, parmi les amateurs les plus avertis, savent qu'il existe à Vaugirard, en ce moment, un Salon d'art religieux,--qui est à voir?
Je cite cet exemple-là, parmi beaucoup d'autres, parce qu'il est d'aujourd'hui, et afin de vous délivrer de tout remords, madame l'étrangère.
Comment les étrangers ne seraient-ils pas excusables d'ignorer Paris, quand la plupart d'entre nous le connaissent si mal?
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Jadis, le Grand Prix était le dernier événement sportif et mondain de la saison. Il en marquait la limite exacte, le terme absolu. Après lui, toutes les licences étaient permises: qui se fût encore avisé, le Grand Prix couru, de venir chercher à Paris les règles du bon ton? Les législateurs et les sujets de la Mode se dispersaient, laissant dans leur empire se glisser, pour un temps, d'affreuses libertés. Et, sur le calendrier de l'Élégance, il fallait pousser jusqu'à la première quinzaine d'août pour trouver, enfin, les réunions de Deauville, impatiemment attendues après ce long interrègne: il est aujourd'hui supprimé, pour le plus grand profit de Paris et de ceux qui le visitent.
Tout d'abord, le Grand Prix, qui se disputait vers la mi-juin, a été reculé au dernier dimanche du mois: et la «saison» s'est trouvée prolongée d'autant. Puis, après le Grand Prix, on a créé d'autres grands prix. Ainsi Juillet, autrefois délaissé, abandonné des grâces et de la fortune, amène désormais, chaque année, le retour de brillantes épreuves, largement dotées, d'une grande importance au point de vue hippique, et auxquelles les chefs-d'oeuvre de goût et de luxe réunis, suivant la coutume, dans les pesages, apportent un attrait toujours nouveau,--depuis le Prix du Président, d'une valeur de 100.000 francs, qui doit se courir dimanche sur le délicieux hippodrome de la Société sportive, à Maisons-Laffitte, jusqu'au prix Eugène Adam (80.000 francs) et à l'Omnium de Deux Ans (50.000 francs), réservés au dernier dimanche de juillet. Auteuil, Saint-Ouen, Saint-Cloud, Chantilly, le Tremblay, connaîtront également des après-midi dorés. Et c'est, au total--les chiffres méritent d'être cités--une somme de 955.700 francs, près d'un million, que distribueront, dans ce seul mois, aux heureux vainqueurs, les Sociétés de courses parisiennes.