Avec le peintre je me trouve aussi, tout de suite, en assurance de sympathie. Très grand, les cheveux longs et noirs, grave de regard et de manières, il a dans la silhouette quelque chose de romantique, cet indéfinissable cachet qui signe l'artiste. Il pourrait arborer un feutre. La fréquentation des couleurs, l'habitude d'observer les tons, de chercher la nuance, d'admirer et d'étudier les tableaux, d'en faire aussi soi-même, à ses loisirs, et d'un sentiment très juste, tout cela crée chez le peintre une atmosphère intellectuelle particulière. Il est évident que le ciel rentre plus dans ses ordinaires préoccupations que dans celles du menuisier et du maçon. Il travaille avec le secours et l'enorgueillissement de la lumière. Tout en faisant «chanter» les murs et les plafonds dont il étend les couches, avec le geste de la caresse, il se laisse aller à chanter lui-même par un besoin naturel... c'est sa façon de rêver et de mettre de la mélodie dans son travail, qui ne réclame pas, comme celui du toucheur de pierre et de bois, une exacte et sévère contiguïté. Il est pour ainsi dire impossible «d'envoyer» Carmen en taillant à coups de ciseau un bloc de granit ou en montant une armoire lingère de chêne plein.
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Tels quels, et si sommairement que je vous les aie esquissés, vous ne pouvez vous faire une idée de ce dont, à eux trois, sont capables ces fins ouvriers, en prenant le mot, dont ils n'ont pas l'étroitesse de rougir, dans sa plus haute et favorable expression, dans son sens générique, ainsi qu'on l'entendait au dix-septième siècle et que l'employait La Bruyère. Ouvrier: celui qui fait un ouvrage, une chose réussie, «une petite oeuvre» de ses mains et de son intelligence, parfaitement adaptée à sa destination.
Aussi, est-ce un plaisir véritable que de s'approcher de leur travail et de s'y mêler, ne serait-ce que par la cordialité muette de la présence. Regarder travailler les ouvriers... Dès le jeune âge on y prend goût, par instinct, sans se rendre compte encore, des difficultés et du mérite dont on est le spectateur ignorant. Mais plus tard, quand on sait, que l'on apprécie... peu de distractions sont à ce point amusantes et soutenues. Qui de nous, maintes fois, n'est resté longtemps à côté d'un de ces braves gens qui faisait sa besogne et allait son train sans s'occuper du monde, comme s'il était tout seul?... Et cependant il ne peut jamais arriver à oublier totalement que nous sommes là. Notre curiosité, notre intérêt lui sont le plus efficace des stimulants. Il s'applique donc et se surpasse. On est émerveillé de suivre le manège de ses mains, aptes à tant de choses, de ses doigts épais et forts, d'une adresse et d'une habileté auxquelles semblait s'opposer leur grosseur, et qui savent se plier aux plus délicates exigences. De cet humble et de ce modeste on apprend mille petits secrets, et aussi la lenteur obstinée, la patience animale, l'inusable esprit de suite. Ce temps que nous croyons perdre en flânant auprès de lui, nous le gagnons. Paresse laborieuse et féconde. Nous retirons de notre récréation le plus instructif des divertissements. Nous prenons une leçon de choses incessante, toujours neuve. Le travail de l'ouvrier joue pour nous le rôle d'un reconstituant moral, et quand nous l'avons bien observé, que nous avons bien regardé comment il fait, c'est d'un coeur plus battant et avec meilleur entrain que nous allons à notre tour travailler,--sans qu'il nous regarde. Mais cependant il ne reste pas, même à distance, absolument éloigné de notre effort. Dans un arrêt de l'esprit, à une brève suspension de séance, entre deux idées ou deux mots, le rabot qui ronfle... la pierre taquinée, la voix heureuse du ténor, invisible «rossignol des murailles», viennent à titre d'encouragement nous rappeler çà et là qu'il y a des ouvriers... des ouvriers dans la maison.
Et pas beaucoup... deux ou trois seulement. La bonne mesure pour bricoler. Davantage serait trop.
Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)
L'IMPOSSIBLE AMITIÉ
Dans un jardin proche des bois, dans un jardin
Où l'on aurait, avec les biches et les daims,
Des conversations quelquefois familières,