A Chalcis, un caporal et deux hommes nous attendent avec une voiture pour nous mener au bateau, à bord duquel on nous a retenu une cabine. On s'empresse autour de nous. Le capitaine du port vise nos papiers, un officier du génie surveille l'embarquement de nos bagages. Le capitaine Guytarakos s'occupe de toutes les formalités qui nous concernent. Enfin, à bord, le capitaine nous donne la meilleure cabine, puis nous installe sur la passerelle à côté de lui...

J'ai tenu à mentionner ici tous ces menus détails, afin de montrer combien chacun tient, en nous secondant, à témoigner sa sympathie à L'Illustration... C'est un devoir bien agréable pour moi que de remercier en ces lignes les autorités militaires grecques et tous les officiers que nous avons rencontrés des attentions délicates qu'ils ont eues pour nous...
Jean Leune.

Les Grecs, continuant les progrès indiqués dans notre dernier numéro, ont occupé Sérès et Drama, tandis que leur flotte s'emparait de Cavalla, hâtivement évacuée par la garnison bulgare. Des faits extrêmement graves et qui ont, aussitôt connus, provoqué une profonde émotion et une indignation unanime en Europe ont été signalés, à chaque étape, par les commandants hellènes, dans leurs télégrammes au roi Constantin: les Bulgares, obligés de fuir, ont, en abandonnant les villages et les villes occupés par eux, commis sur les populations grecques neutres de véritables crimes contre la civilisation. Ces atrocités ont déjà été signalées en détail au journal le Temps par notre confrère danois M. de Jessen, qui a pu voir lui-même, à Nigrita, une ville pétrolée, détruite, et une partie de la population égorgée et mutilée. Nous pensions qu'il nous aurait été possible de donner, à nos lecteurs, dans ce numéro, la vision de ces tristes spectacles, car M. de Jessen nous avait aussitôt annoncé l'envoi des clichés qu'il avait pris en hâte à Nigrita. Ces clichés nous sont bien parvenus. Mais le développement a montré que l'appareil avait mal fonctionné: les pellicules n'avaient pas été impressionnées, et ce sont ainsi de précieux et irréfutables témoignages qui disparaissent.

LES SUCCÈS DES ARMÉES SERBES ET GRECQUES

Nous avons reçu cette semaine les premières notes de guerre de notre correspondant du côté serbe, M. Alain de Penennrun. Le jeune et brillant officier qui, lors de la campagne de Thrace, suivit, avec l'armée du général Radko Dimitrief, la route de la victoire et qui, de chaque étape, nous envoya de si remarquables relations et croquis, ne pouvait espérer rejoindre à temps en Macédoine l'armée bulgare, en franchissant le cercle des États coalisés. M. Alain de Penennrun a donc pris la route de la Macédoine serbe et, dès son passage à Uskub, il a pu recueillir des informations précises qui confirment ce que, dans notre dernier numéro, nous avons dit des opérations du début de la seconde guerre des Balkans; notre envoyé spécial, dont le dernier télégramme est daté de Gradic, sur la rive gauche de la Bregalnitza, au nord-est d'Istip, et qui doit, à l'heure actuelle, avoir rejoint l'état-major du prince héritier Alexandre, termine, par ces appréciations, sa première lettre:

Cette fois ce n'est plus une campagne un peu pour rire, comme celle de Thrace, où seul l'un des adversaires existait vraiment. Ici, les soldats qui combattent sont véritablement des «gens de guerre», et on le voit bien à l'acharnement extraordinaire que de toutes parts ils déploient dans la lutte. Les pertes sont lourdes et cruelles. Dans l'attaque de nuit seulement où les Bulgares ont véritablement massacré les grand'gardes des Serbes, ceux-ci accusent 3.200 tués ou blessés. L'on sent bien d'ailleurs à l'allure de chacun toute la gravité, tout le poids de la lutte engagée. Ce sont deux grandes armées européennes qui se battent, également instruites, également braves, également mordantes.

Dans les combats que livrent les armées hellènes, le même acharnement se fait jour. Dans l'assaut des positions de Doïran, 5.000 soldats grecs sont tombés. Les Bulgares cependant paraissent donner des signes de lassitude et de fatigue. Ils n'ont plus le même élan qui jadis les jetaient poitrine découverte contre les tranchées turques et malgré leur naturelle bravoure ils luttent à regret, menés par la faction macédonienne de Sofia, contre leurs frères, leurs alliés d'hier. Les Bulgares connaissent maintenant le drapeau blanc et la honte de la reddition. Les 4e et 7e divisions de l'armée du général Kovatchef ont souffert extrêmement; elles ont l'une et l'autre laissé aux Serbes beaucoup de prisonniers. Cependant l'une est la division qui troua le centre turc à Karaagatch, l'autre est celle qui rejeta victorieusement Fakri pacha sur Boulaïr au mois de février dernier. L'un des régiments de la 7e division, le 13e, a été pris et détruit presque en entier à Kotchana; son colonel, et 1.400 soldats sont aujourd'hui prisonniers à Belgrade où ils voisinent avec les Turcs non encore rendus, curieux rapprochement dans la captivité des anciens adversaires.

Non seulement la lutte est chaude entre des ennemis aussi ardents, mais certaines circonstances la rendent plus terrible encore. Les effets du feu de l'infanterie, particulièrement, sont terrifiants, car les hommes des deux partis en campagne, exercés depuis un an, tirent parfaitement, avec un sang-froid merveilleux. L'artillerie ne le cède en rien comme justesse. Mais elle a les plus grandes peines à manoeuvrer dans ces terrains difficiles. Aussi les pertes de pièces ne sont-elles pas rares, témoins 3 batteries bulgares enlevées par la cavalerie du prince Arsène dans les fonds de la Bregalnitza, témoins aussi les 4 pièces serbes qu'il fallut abandonner près de Krivolak, mais dont héroïquement les servants se sacrifièrent pour avoir le temps de les rendre inutilisables en enlevant les culasses et que l'on reprit d'ailleurs ensuite.

Oui, dès le début, cette guerre apparaît acharnée et sauvage. Les uns et les autres sont de rudes hommes et, de les connaître comme je les connais, me permet de dire que ce sont des adversaires qui se valent...
Alain de Penennrun.

Les Serbes, ces derniers jours, ont fortifié toutes leurs positions en repoussant au nord les troupes bulgares de la région de Kustendil qui tentaient de tourner l'aile gauche serbe victorieuse. Cependant que les Roumains, qui avaient achevé leur mobilisation, pénétraient, sans rencontrer de résistance, sur le territoire bulgare et que les Turcs franchissaient les lignes de Tchataldja. Les Roumains ne se sont pas contentés de s'installer dans tout le district, revendiqué par eux, de Fustukaï-Baltchitch, poussant jusqu'à Varna, au sud de ce territoire. Ils ont franchi le Danube sur deux points, au centre et à l'ouest, ont dépassé Rouchtchouk et Rahovo, et jeté leur cavalerie sur la route de Sofia. Les Turcs, après avoir réoccupé les territoires de Thrace qui leur sont attribués par le protocole du traité de Londres, ont passé la frontière Enos-Midia, repris Lule-Bourgas, Bunar-Hissar, Visa et marchent sur Kirk-Kilissé et Andrinople.