Le peintre Gaston La Touche dans son jardin
de Saint-Cloud.
--Phot. H. Manuel.

Né à Saint-Cloud où--dans une maison souriante, hospitalière à quiconque tenait l'ébauchoir, le pinceau ou la plume, sans parler de nombre d'admirateurs vite devenus des amis--s'est écoulée à peu près toute sa vie, Gaston La Touche était le Parisien, dans le sens le meilleur du mot, brillant, spirituel, et d'une bienveillance de coeur qui remettait à chaque instant dans les mémoires la boutade d'un boulevardier célèbre, s'émerveillant que l'un de ses amis, avec tant d'esprit, fût si bon: c'est lui--l'intéressé le rappelait gentiment au lendemain de sa mort--qui, n'ayant à se louer qu'à demi d'un article panaché de louanges et de réserves, adressait, bon enfant, mais prompt à la riposte, à son critique la moitié de sa carte de visite avec ces mots: «Pour une moitié de compliments, une moitié de remerciements.»

Gaston La Touche, en effet, n'avait pas rencontré sans lutte la vogue.

D'abord, il s'était cherché longtemps. Élève d'Edouard Manet, dont son oeuvre, en sa dernière période, apparaît si lointaine, il avait un moment essayé de la sculpture, puis, au renouveau du succès de l'eau-forte et de la pointe sèche, grava des planches curieuses.

Mais ses dons natifs, son tempérament, sa nature de vrai peintre, de lettré, d'artiste, allaient se manifester surtout plus tard, après des années d'ardent et consciencieux labeur, dans ces toiles si décoratives d'allure, si ingénieuses d'invention, si allègres de couleur, que le public, après la critique, avait pris bien vite l'habitude de désigner de ce titre pimpant: «fêtes galantes». C'était les placer directement sous l'égide du suave et frémissant Watteau. L'instinct des foules, ici, ne se trompait pas: Gaston La Touche était de la' pure lignée des classiques français du dix-huitième siècle, des Fragonard, des Lancret et du grand poète de l'Embarquement pour Cythère. Il l'était dans son âme, plus que dans sa manière d'interpréter, car nulle trace de pastiche, au fond, ne se peut relever dans ces oeuvres vibrantes, chaudes, pleines de belle humeur, de vie, mais bien de leur temps. Il n'oubliait point qu'il avait fréquenté l'atelier Manet, et les audaces de coloriste de M. Albert Besnard l'avaient séduit au passage.

Ses sujets favoris étaient, sous de nobles futaies dorées par l'automne, des baigneuses lascives, livrant des corps ambrés aux caresses d'un sombre bassin où des jets d'eau égrènent leurs pierreries multicolores; des nymphes souples, dont un faune indiscret venait troubler les ébats, ou bien le passage de quelque cortège de théâtre, de quelque mascarade en chaises à porteurs, en palanquins hindous; ou encore, dans de précieux salons aux ors éteints, quelque Cydalise désoeuvrée, rêveuse, lutinant un sapajou favori, ou mirant dans «l'eau morte par l'ennui dans son cadre gelée» d'un vieux miroir terni, des atours de bal paré. Mais le peintre apportait à varier ces thèmes, souvent proches parents, tant d'ingéniosité, de fantaisie inventive, et, dans l'exécution, une si parfaite habileté qu'on éprouvait en les rencontrant le plaisir sans cesse renouvelé de la découverte.
G. B.

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

Les Vivants et les Morts

Les philosophes et les poètes nous donnent, cette année, des livres sur la mort. On ne s'en étonnera pas. La mort, depuis dix mois, est, si j'ose dire, la plus vivante des actualités. On ne parle que d'elle. Il y a tout près de nous des peuples qui s'entr'égorgent, sans lassitude, et l'on perçoit, à l'aube et dans les crépuscules, le cri des hécatombes humaines. La mort est, plus que jamais, à l'ordre du jour de nos méditations, la mort dans l'apothéose de la victoire ou dans la misère de la défaite, la mort fin d'énergie ou fin d'amour, espoir ou négation, résurrection ou néant, ombre ou lumière.